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 LE CHEMIN DE BARBARAS

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Leo REYRE
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Localisation : VALREAS

MessageSujet: LE CHEMIN DE BARBARAS   Jeu 28 Jan - 13:00



EPUISE
Le roman COMPLET figure dans ce forum


PREFACE

Je viens d’arrondir le point final et, déjà, se bousculent en moi deux sentiments opposés.
D’une part, j’ai mauvaise conscience car j’ai l’impression d’avoir mis à la porte des familiers après leur avoir dit :
« Allez voir chez les autres si j’y suis. »
D’autre part, j’éprouve une satisfaction très vive car cette histoire, c’est moi qui l’ai mise au monde.
Mes personnages n’attendaient qu’un signe pour s’enfuir des feuillets jaunis que je parcourais dans la salle des archives. Ils sont venus à moi et je les ai aimés dès le premier jour.
Nous avons fait un bout de chemin ensemble. Peu à peu, les fantômes ont retrouvé un corps et leur cœur s’est remis à battre. Dans leur sillage, d’autres ont été entraînés et se sont joints à nous. Ils m’ont dit leurs noms, ils m’ont fait redécouvrir ma ville, ils m’ont montré les maisons où ils vivaient, les lieux où ils travaillaient.
Quand j’ai voulu en savoir davantage, ils ont regagné les lignes des registres et sont redevenus muets.
J’ai dû chercher pour savoir.
J’ai dû chercher pour deviner.
J’ai dû chercher pour créer.
Privé de leurs commentaires, je leur ai attribué une existence virtuelle.
Que leurs descendants sachent que, si les noms , les métiers exercés et les événements relatés sont absolument authentiques, la vie et les comportements que je leur ai attribués sont issus de ma seule imagination.
Seuls, les hasards de mon récit en ont fait des bons et des méchants.
Je ne suis pas historien.
J’ai utilisé ma ville et la campagne environnante comme décor. J’ai utilisé son histoire comme trame de la mienne.
A la lecture du Chemin de Barbaras, il vous apparaîtra que mes Valréassiens de 1790 n’étaient pas d’ardents républicains.
Pourquoi vous mentir ?
Ils étaient franchement papistes. Ils ont d’abord refusé la République…ce qui ne les a pas empêchés, plus tard, d’être de tous les combats pour la défendre. La Vendée royaliste et rebelle n’a-t-elle pas donné à la France Clémenceau et Delatre de Tassigny ?[


AINSI COMMENCE LE ROMAN

LE JOUR OU GUILLAUME FUT PRIS
« Ils ont aganté Guillaume ! Ils ont aganté Guillaume ! »
L’enfant s’engouffra dans la rue des Cordeliers sans prêter attention aux hommes qui, occupés à renforcer les remparts de la porte Berteude, avaient levé la tête en entendant le nom de Guillaume. De toute la force de ses petits mollets aguerris à la course dans les guérets et au franchissement des rieux, il gravit la rue abrupte, sautant tantôt à gauche tantôt à droite de la rigole médiane. Il parvint à la Grand-Rue.
C’était l’heure à laquelle Mathieu sortait ses quatre chèvres pour les conduire à la ramière de la Ribeyronne. Bien que l’enfant, à l’ordinaire, aimât la compagnie de ce vieillard original, il était, à cet instant, trop préoccupé pour esquisser en passant à sa hauteur, autre chose qu’un geste amical.
« Eh ! Petit ! C’est le diable qui te fait courir ?
-Ils ont aganté Guillaume ! Ils ont aganté Guillaume ! »
Il continua à crier l’incroyable nouvelle jusqu’aux abords de l’hôtel du Conseil de Ville. Les passants s’attroupaient, les ménagères accouraient sur le pas de leurs portes tant était inconcevable l’événement que l’enfant clamait.
« Ils ont aganté Guillaume ! »
A bout de souffle, il agrippa la redingote de François Aubrespin, officier municipal, qui sortait de chez Louis Durand, le maréchal-ferrant.
« … Tu me fais les deux arrières tout de suite. Je reviendrai demain pour les autres. Il rogne un peu le droit : Essaie de me corriger ça… veux-tu bien me lâcher, petit vaurien. »
Pensant avoir affaire à un de ces miséreux dont la ville était infestée, il fit un mouvement vif pour se dégager.
Après le terrible hiver que la population avait subi, la situation, aggravée par les réquisitions et les pillages des fermes, avait réduit un grand nombre de citoyens à l’indigence et à la mendicité. Dès qu’un notable ou qu’un personnage bien vêtu se montrait en un lieu public était-il systématiquement assailli par une horde exaspérante de traîne-misère qui gueusaient un croûton de pain ou une pièce. On chassait bien ceux qui n’étaient pas de la cité, mais s’agissant d’habitants du lieu, uniquement victimes d’un sort malheureux, que pouvait-on faire ?
C’est dans son geste de rejet qu’il reconnut l’enfant. Il comprit aussitôt que ses intentions étaient différentes. De la main, il lui souleva le menton. Il vit ses yeux pleins de larmes. Alors, il retint ses deux petits poignets prisonniers comme pour le rassurer et le ramener au calme.
« Ils ont aganté Guillaume ! »
L’enfant ne put contenir ses sanglots. François Aubrespin l’entraîna vers un banc de pierre.
« Regarde. Tu as ameuté tout Valréas. Crois-tu que Thérèse sera contente quand on lui dira que son grand garçon hurle par les rues comme un chien qui a reçu des coups de bâton ? Sèche ces larmes de fillette. Lève les yeux. Regarde un peu si je mens. »
En effet, hommes et femmes, par petits groupes, comme attirés par quelque mauvais pressentiment continuaient à affluer. Bien qu’ils fussent habitués à l’annonce des pires drames, chaque nouvelle tragédie les attirait comme un aimant vers cette place.
La cité, il est vrai, si paisible autrefois, n’avait pas été épargnée depuis quelques années. Chaque événement douloureux ayant été immanquablement suivi par d’autres plus terribles encore, chacun vivait ce crescendo des malheurs comme une fatalité inéluctable.
Tout avait commencé lorsque les Valréassiens avaient eu à se prononcer par référendum entre le Pape qui était leur suzerain depuis le traité qui avait mis fin à la guerre des Albigeois et la France qui aspirait à faire de Comtat Venaissin une partie intégrante de son territoire
« Dommage que le Jousé ne soit plus là pour nous le raconter. Mais toi, Henri, tu te souviens bien du vote des Cordeliers.
-Si je m’en souviens ! s’écria Henri Bastian. Je suis peut-être dans mes nonantes mais j’ai encore toute ma tête. Si je m’en souviens…Si je m’en souviens !
On n’oublie pas des jours comme celui-là. Moi, j’ai signé le registre, pas avec une croix comme beaucoup qui ne savaient pas écrire ou qui faisaient semblant de ne pas savoir pour s’éviter des représailles. J’ai signé en grosses lettres pour qu’on sache bien que j’y étais. Même, et tu vas voir que je ne perds pas le nord, j’ai signé juste après Joseph Monier qu’on a enterré avant-hier. Le pauvre ! Il tirait la langue pour écrire son nom : on voyait bien que c’était le seul mot qu’il savait écrire. Paix à son âme !
-Tandis que toi, tu savais écrire autre chose, pas vrai ! Ironisa l’homme qui était à côté de lui et qui n’était autre que son fils aîné Joseph, rougeaud comme un caviste et traqueur de lièvres invétéré.
Henri Bastian eut un mouvement d’humeur :
« Ce n’est pas un bon à rien de ton espèce qui peut se permettre de juger son père. Moi, je ne sais peut-être guère écrire à cause surtout de mes douleurs qui me crispent les doigts mais toi, tu ne sais même pas tenir un manche de faux. Tes terres, les pauvres, elles ont oublié à quoi ressemble l’araire. De mon temps, les gens se déplaçaient pour les voir. Et puis, tais-toi : tu apprendras qu’un fils, même dans la quarantaine, doit se taire quand son père parle. Té, tu m’as fait perdre le fil. On parlait de quoi, au juste ?
-On parlait du vote des Cordeliers.
-Ouais, j’y étais mais je n’étais pas seul : Quatre cent soixante deux exactement. C’était beau, tous ces gens qui criaient : « Vive le Pape ! Vive le Pape ! »
Exalté par le rappel de cet événement, le vieux Bastian c’était dressé comme un jeune homme et, son chapeau à la cime de sa canne, il continuait à scander « Vive le Pape ! Vive le Pape ! » au grand dam de son fils qui lui saisit les deux bras.
« -Tu vois bien que ton cerveau n’y est plus. Ça va bien que tous ceux qui sont ici te connaissent sinon tu serais bon pour la guillotine. Tu crois peut-être que c’est ce qu’on a fait de mieux de crier « Vive le Pape ! » parce que le marquis le demandait. Si on avait crié « Vive la France ! » on n’aurait pas connu tous ces malheurs. Alors, je t’en prie, tais-toi.
-De mon temps les enfants disaient « vous » à leur père.
-Du mien, ils disent « tu » même au Pape.
-C’est ça, fais le rigolo. Cette fois-là, aux Cordeliers, tout le monde avait envie de crier « Vive le Pape » et ce n’est pas mon feiniantas (gros feignant) de fils qui me fera dire le contraire. Que tu sois bon pour braconner, je ne dis pas le contraire, mais tu ne comprends rien à l’Histoire.
Quant au marquis, Dieu ait son âme, c’était un homme juste. Il ne méritait pas qu’on lui coupe la tête.
Vous qui attendez que la foudre vous tombe sur la tête, vous l’avez connu comme moi le marquis d’Autane… Pardon, le citoyen Fournier ci-devant marquis d’Autane, puisque c’est comme cela qu’il faut dire maintenant. Du moment que le fils dit « Tu » à son père… C’est l’ordre nouveau. »
Cette réflexion détendit momentanément l’atmosphère et un murmure goguenard parcourut les groupes assemblés.
-Ton fils te dit peut-être « tu » mais, dans son raisonnement, il n’a pas tout à fait tort. Nous avons été bien bounias (naïfs) de croire que notre vote aurait de l’influence. Dans le Comtat on a été 17000 du même avis. Si l’on tient compte des 31000 qui n’ont pas pu choisir, ou qui n’ont pas eu les tripes de le faire, ça fait presque 50000 comtadins qui pensaient que ce n’était pas forcément bien de devenir Français. Ce n’est pas rien 50000.
-Pour notre malheur, ils ont été 102000 pour dire que c’était souhaitable.
-Nous, ce n’était pas ce que nous voulions.
-Oui, mais quand on demande au peuple de s’exprimer, il faut bien comprendre la règle. Il y a ceux qui gagnent et ceux qui perdent. Nous avons perdu, c’est tout.
-Oui, mais les gens d’en bas n’avaient pas les mêmes intérêts que nous, dans le Haut Comtat.
Puisque nous voulions tous, en bloc, rester avec le Pape, ils n’avaient qu’à nous y laisser. Le France c’est une chose ; nous c’en est une autre. Vouloir rester avec le Pape ça ne voulait pas dire être contre la France. Nous pouvions très bien rester bons amis mais seulement voisins.
-Henri, ne t’agite pas : ça te fait du mal et ça finira par te porter tort.
-Quel tort ? Ils auraient l’air malin de couper la tête à un presque mourant. Mon âge est un rempart.
En tout cas, moi je l’ai toujours dit et je le redis : nos malheurs ont commencé ce jour-là. Après le vote des Cordeliers, tout est allé de travers.
On n’avait guère envie de chanter quand le maire a dû nous annoncer que nous étions Français. De ça aussi, je m’en souviens. Je n’avais pas encore tiré mon premier vin : c’était le 31, le dernier jour d’octobre. Personne n’a voulu prendre la parole. Le maire avait la gorge nouée. Il a fallu que ce soit un secrétaire qui lise le décret. Le ciel nous est tombé sur la tête. Nous étions complètement ensuqués (assommés). Chacun est reparti de son côté, la tête basse.
Nous avons accusé le coup mais, quand il a fallu changer la municipalité, nous nous sommes fait plaisir : nous avons réélu le marquis et tous les anciens.
-Ça nous a servi à quoi cette bravade ? A déclancher la colère des Français. Pire encore : nous avons été classés dans les cités inciviques et rebelles. Quand on figure dans cette liste, c’est comme si on était des ennemis.
-Ça nous a peut-être porté tort mais c’était une question de dignité. Il y a ceux qui ont de l’amour-propre et ceux qui s’y assoient dessus…si vous voyez de qui je veux parler. »
Aux regards qui se baissèrent, Bastian comprit qu’il n’avait pas à préciser sa pensée.
En effet, la rébellion douce des Valréassiens excita certains esprits qui, après avoir clamé leurs sentiments pro papistes, s’empressèrent de se coiffer des attributs des pires révolutionnaires. Agissaient-ils par ambition ? Par arrivisme ? Par cupidité ? La flamme de la foi républicaine était-elle descendue sur leur tête ?
Toujours est-il que cette minorité intransigeante et sectaire avec, à sa tête, le quarteron des notaires de la ville, ne tarda pas à tenir Valréas sous la terreur.
Le couperet fit tomber des têtes, même celle du vieux maire ; l’exil laissa vide les principales propriétés ; les ordres monastiques et religieux furent dissous et chassés, leurs biens pillés et vendus.
Des hommes de paille à la solde des gens en place et couverts par les quatre notaires acquirent très légalement la plupart de ces biens pour des sommes symboliques.
« … C’est bien simple, ajouta encore Henri Bastian en rabattant son chapeau sur son front, quand je pense à cette engeance le tremble me prend. Ce n’est pas la peur, c’est la rage comme quand on pense à ces poux, à ces nières (puces), à ces langastes (tiques), à ces tavans (taons), à tous ces bestiaris qui nous empoisonnent la vie sans qu’on puisse s’en prémunir.
C’étaient tous des fumiers. Finalement, il y a eu le revers de la médaille et c’est tant mieux pour ceux qui ont su patienter. Ce n’est pas avec ces enragés que nous risquions de devenir républicains.
-Père, tais-toi ! Si Guinard t’entend, ou si quelqu’un parle, tu vas avoir les pires ennuis, et toute la famille par la même occasion. Les Sabatery et les Juges ne sont plus là, mais je suis persuadé qu’il y a encore des cerveaux fêlés qui rêvent de faire comme eux. Tais-toi, je t’en prie. Ce n’est pas le moment de te faire remarquer.
-Pas le moment ? Toi, tu es encore à méfaire avec ce grand gueusard de Jacomard. Un jour ou l’autre, vous vous ferez prendre et ce ne sera pas faute de t’avoir averti. Jacomard, ce n’est pas quelqu’un de fréquentable. »
La foule s’était avancée de quelques pas laissant les deux Bastian à leur querelle familiale. Néanmoins, Joseph préféra s’éloigner de son père et mettre ainsi un éteignoir sur leur discussion.
« Guillaume, c’est bien Guillaume Archimbaud ? demanda François.
-Pourquoi ? Il y en a d’autres ? S’étonna l’enfant. Il faut le délivrer. Il n’a rien fait, Guillaume. Ils vont lui couper la tête à lui aussi. Vous le connaissez, vous. Faites quaucaren (quelque chose).
-Oh oui, je le connais ! Soupira François. Ça devait arriver.
-C’est pas vrai ! Ça devait pas arriver ! Protesta l’enfant. Quelqu’un l’a baillé (donné) aux gendarmes.
-Qu’est-ce que tu me racontes là ?
- C’est la vérité. Je l’ai vu. On l’a baillé aux gendarmes.
-Tu sais ce qu’il en coûte de dire n’importe quoi. Une dénonce sans preuve peut condamner un innocent. Mais si ce que tu me dis n’est pas une invention, tu dois me donner plus de détails. Dépêche-toi parce que j’ai une réunion à la maison commune à l’instant. J’ai horreur de faire attendre. »
En effet, des groupes de notables qui s’étaient faufilés parmi les curieux discutaient sur le perron en attendant l’arrivée du maire.
Christophe Buey accompagnait son propos de larges ronds de canne, Joseph Louis Tardieu et Ambroise Reymond, à ses côtés, semblaient partager son avis. Antoine Julian et Jean-Joseph Mèze, qui leur faisaient face, balançaient la tête et haussaient parfois les épaules en signe de désaccord.
« J’étais sur le grand roure (chêne) de la Chesnette, à quelques pas du cabanon. Vous savez, celui où Joseph range ses bruscs (ruches).
-Joseph Monier ?
-Oui. Monier Bartavèu, pas Monier Guigne-cèbe.
-Que faisais-tu si loin de chez toi de grand matin ?
-Les agassons, Monsieur, les agassons ! »
Une étincelle de joie passa dans le regard triste de l’enfant.
« Je connaissais le nid. J’étais venu il y a juste dix jours. Ils étaient à peine emplumés : juste des canons et quelques plumes aux ailes et à la queue. Je me suis dit : aujourd’hui, ils doivent être à point. Pourvu que Baptiste ne les ait pas pris avant moi. Vous savez, Baptiste, le pâtre de Besson ! J’en connais point comme lui pour les oiseaux.
En dix jours, le feuillage s’est gonflé. De loin j’ai cru que le nid n’y était plus. Il y était toujours. Les agassons étaient juste comme je les imaginais. Ça grossit vite, les agassons.
-Bon passe. Et Guillaume ? S’impatienta François.
-J’y arrive. C’est vous qui m’avez demandé des détails. Bon, j’avais déjà mis le plus gros dans ma chemise et les autres ouvraient de ces becs ! Alors, j’ai envoyé la main pour le suivant. Il m’a pessugué (pincé) le doigt. Regardez. Ça marque encore. C’est à ce moment-là que j’ai vu arriver les gendarmes sur le vieux chemin de Taulignan. Ils étaient deux, à chaval. Je me suis collé contre le tronc comme un esquirou (écureuil). De loin, ils pouvaient pas me voir puisque moi, j’avais pas vu le nid. En plus, ils avaient le soleil dans les yeux. J’ai plus branté (bougé) et j’ai attendu qu’ils passent. Alors, un homme est sorti du bois. Il est allé à leur rencontre. Ils ont parlé un moment puis l’homme, avec son bâton, leur a montré le roure où j’étais. J’ai bien vu le geste. L’homme, je sais pas qui c’était.
Je me suis dit : Antoine, si tu descends maintenant, tu es cuit. Alors, j’ai serré l’arbre tant que j’ai pu. J’aurais voulu me mettre dans la rusque (écorce). J’ai plus boulégué (bougé). Pourtant, c’était plein de lève-culs (fourmis rouges) qui me pougnaient (pinçaient). Heureusement, les agassons étaient muts (muets).
-Ils avaient sûrement plus peur que toi. Mais dis-moi, cet homme, puisque tu l’as vu, tu as probablement remarqué quelque chose : son allure, sa taille, comment il était vêtu…
-J’avais trop la pétarrufe (peur). Il me semble qu’il était plutôt petit mais comme j’étais sur un arbre, que les gendarmes étaient à cheval et que c’était un peu loin, je sais pas trop. Et puis, il a pas fait long feu. Il est reparti dans le bois et je l’ai plus vu.
-Bon, mais Guillaume. Où est Guillaume dans ton histoire d’agassons et de gendarmes ? »
L’enfant avait repris son souffle. Il s’essuya le visage d’un revers de manche et regarda alentour. Il reconnut une grappe d’enfants et se redressa avec fierté. La foule avait gonflé. Chacun était là, attentif à cette conversation dont il ne saisissait aucune parole.
« Ben, les gendarmes sont arrivés au roure. Ils sont descendus de leurs chevaux. Ils les ont attachés au tronc, juste au-dessous de moi. J’en menais pas large. Surtout qu’ils ont préparé leurs pistoulets, les deux. Les deux gendarmes avec leurs deux pistoulets. Alors, j’ai fermé les yeux et j’ai attendu le coup de feu qui allait me faire desbaruler (tomber). Rien. Alors, j’ai vu passer au-dessus de ma tête la mère agasse et les agassons se sont mis à brailler comme des perdus. J’ai entendu un gendarme qui disait : Dommage qu’on ait un autre oiseau à prendre. Une rôtie de jeune pies, ça aurait amélioré l’or du maire.
-L’ordinaire, corrigea François. Ça aurait amélioré l’ordinaire, le repas habituel.
- Ah bon ! Vous croyez ? Alors, j’ai rouvert les yeux. Ils étaient plus là. J’ai écarté un peu les branches et je les ai revus ? Ils avançaient vers le cabanon comme des chats qui ont vu des cardélines (chardonnerets).
Le premier s’est posté derrière la figuière (figuier), devant le portail, l’autre contre le mur. Alors, celui qui était derrière la figuière a crié : « C’est le rat ! Rends-toi ! Le cabanon est cerné. » Moi, je me suis dit : c’est pas comme ça qu’ils aganteront un rat. » Alors, le même gendarme a dit : « Rends-toi où je t’enfume comme un renard. » Moi, je me suis dit : Là, d’accord, ça peut marcher.
« Première sommation ! » Et il a tiré en l’air. Il faut voir les feuilles qui sont tombées.
Alors, le portail s’est ouvert lentement. Quelqu’un a lancé un fusil par terre. Le gendarme qui était contre le mur s’est approché du portail. Il avait ses deux pistoulets pointés. J’ai tout vu.
Alors, un homme est sorti, les mains sur la tête. C’était Guillaume. Je crois bien que j’ai crié mais ils ont dû croire que c’étaient les agassons. Ils l’ont fait coucher à plat ventre pour le fouiller.
Voilà, je vous ai tout dit. Ils ont aganté Guillaume. C’était pas un rat. Moi, j’ai attendu un moment, le temps qu’ils attachent les poignets de Guillaume et qu’ils l’encordent aux chevaux, là, juste au-dessous de moi. Après, ils sont partis et j’ai pu descendre.
-Tu es un bon homme, Antoine, pas un scélérat, dit François en tapotant la joue de l’enfant. Tu es trempé comme une soupe et tu as de la boue jusqu’à la ceinture. Ce n’est pas en dénichant les pies qu’on se met dans un tel état. »
Antoine sourit un peu et fit « non » de la tête.
« - C’est le biaou (petit ruisseau). J’ai couru dans le biaou de Montmartel pour arriver avant eux. Il y a des canèus (roseaux) tout le long. Personne ne m’a vu. Après, j’ai coupé par Tourville. Ils ont brûlé les herbes il y a deux semaines, mais, en me baissant derrière les roumèses (ronces) j’ai pu passer là aussi. C’est plein de fange sur les bords. Et me voilà. Dites, pourquoi ils ont pris Guillaume ? Qu’est-ce qu’il a fait de mal ?
-Rien, mon petit. Rien de grave certainement. Mais, maintenant, c’est ainsi que ça se passe.
- C’est à cause du fusil ?
- Je n’en sais rien. Je vais en entretenir mes collègues sur-le-champ. Demain, ça sera réglé et tu retrouveras ton Guillaume.
-Sûr, Monsieur ?
-Sûr. Maintenant, rentre chez toi. Dans l’état où tu te trouves, tu vas attraper le mal de la mort. Et puis, cache vite cette bête. »
L’agasson captif, très secoué lui aussi par les événements, sortait, entre les lacets de la chemise de l’enfant, sa tête effarée et branlante.
« Cache-le vite sinon les gendarmes vont te chercher noise. Pense un peu : le cabanon, le nid… Ils auront vite compris qu’ils ont devant eux le complice de Guillaume.
-Vous croyez ? J’en connais au moins dix qui font les nids à cette époque
-Va, rentre chez toi. C’est plus prudent. L’homme du bois t’a peut-être vu, lui, puisqu’il devait guetter. Va et que Thérèse te fasse une belle rôtie. »
Mais Antoine venait de décider que jamais son agasson n’améliorerait l’ordinaire, comme avait dit le gendarme. Il venait de vivre avec lui un moment tellement pénible qu’il serait désormais son compagnon à la vie à la mort.
Baptiste, le pâtre qui connaissait tout de la campagne, lui avait enseigné la manière de délier la langue des oiseaux. Bientôt, son agasson parlerait aussi bien que Guillotine.
Guillotine, c’était la corneille de Baptiste. Guillotine parce qu’il lui avait appris les premières paroles de l’hymne des Marseillais. Pourquoi cet hymne-ci plutôt qu’une chanson campagnarde ? Tout simplement parce que Baptiste était un peu spécial.
Bien qu’il se fût toujours tenu à l’écart des remous de la société, il nourrissait en lui un sentiment républicain plus solide que les remparts de la ville. Il ne quittait que rarement les terres de Besson où il vivait au rythme de son troupeau ce qui ne l’empêchait pas d’être au courant de tout ce qui se passait non seulement à Valréas mais dans tout le Haut Comtat… et même au-delà.
Il faut dire qu’il avait l’art de faire parler les journaliers qui passaient à proximité. Ceux-ci, partis pour un travail pressant, revenaient souvent à la ferme sans avoir planté le soc de la charrue ou taillé le moindre sarment de vigne. Parfois même, ils revenaient sans se souvenir du motif de leur passage près des terres de Besson.
Tous les jours, à l’aube, Guillotine réveillait Baptiste en claironnant, perchée sur le râtelier : « Allons enfants de la patri…i…e ». Cette ardeur patriotique stimulait le vieux pâtre et suffisait à son bonheur. Peu lui importait la date : tous les matins, la République présidait à son réveil.
La République, l’initiatrice, la grande, la terrible !
Elle s’évertuait à motiver le peuple en émaillant son calendrier de fêtes et de cérémonies. Valréas refusait de marcher au pas.
De vendémiaire à fructidor, sept manifestations populaires étaient censées ancrer les idées républicaines dans le cœur des citoyens. Cependant, malgré les rapports rédigés par le maire à l’intention des autorités, on devinait que la syntaxe devait plus à une prudente loyauté républicaine qu’à un enthousiasme spontané.
La fête de la Fondation de la République, le 1er vendémiaire, était la plus fastueuse de toutes. Partout en France, elle revêtait les aspects d’un cérémonial longuement médité dans les bureaux de la Convention. Le peuple unanime était appelé à crier en chœur sa haine de la tyrannie, son attachement à la liberté et son zèle républicain. Il s’y trouvait toujours quelqu’un pour comptabiliser les absents. La crainte d’y passer inaperçu poussait chacun à manifester ostensiblement et bruyamment sa présence donnant ainsi l’illusion d’un immense enthousiasme.
Puis, le printemps célébrait la fête de la Jeunesse, le 10 germinal. Floréal fêtait les Epoux et, le 10 prairial, la fête de la Reconnaissance rappelait les bienfaits de la République et la bravoure de ses héros.
Le 10 messidor, se déroulait la fête de l’Agriculture, les 9 et 10 thermidor, celle de la Liberté. Enfin, le 10 fructidor, les Vieillards étaient à l’honneur.
On glissait encore dans le calendrier diverses célébrations pour compléter la suggestion de la population : les Victoires, la Juste Punition du dernier roi des Français, la prise de la Bastille.
En toutes ces circonstances, le chant de guerres des armées du Rhin, l’hymne des fédérés Marseillais, la Marseillaise de Claude Joseph Rouget de Lisle et le chœur à la Liberté, paroles de Voltaire, musique de Gossec, étaient interprétés par les musiciens locaux.
République, Jeunesse, Epoux, Reconnaissance, Victoires, la fin de la royauté, la Bastille… que d’efforts déployés pour s’assurer du cœur des Français !
Valréas fêtait tout avec obéissance, d’une manière constante mais trompeuse et, même s’il advint au maire d’oublier une date, il se fit un point d’honneur de corriger son omission avec quelques jours de retard avec un faste remarquable. Toutefois, l’acte de lèse république, officiellement condamnable, transformé en acte exemplaire, n’était-il pas un pied de nez des plus subtils à la toute puissance des comités ?
Le fait est que les racines de la République ne parvenaient pas à s’agriffer à la rocaille comtadine.
Les méthodes brutales des Sabatéry, Juge, Grivet, Tardieu, Bertrand et de leurs acolytes n’étaient pas étrangères à l’inertie manifeste des habitants.
Les Valréassiens ont un caractère rétif qui s’accommode mal des coups de fouet.
Baptiste, qui n’avait pas eu à se frotter directement à ces personnages, s’était toujours senti en communion avec l’idéal républicain. Dès sa jeunesse, la liberté, l’égalité, la fraternité avaient été l’eau vive de son existence. Il avait été républicain longtemps avant d’être Français.
L’hymne des Marseillais lui trottait souvent dans la tête. Il l’avait appris à sa corneille.
« De toute façon, se disait-il, c’est le seul qui a une chance de durer. »
En regardant le soleil se lever, dans le silence du matin, il lui arrivait de songer à la vanité des hommes. Alors, rien n’avait plus d’importance que son troupeau.
Valréas la papiste, Valréas la rebelle.
« Faites semblant de croire et bientôt vous croirez. » Sacré Pascal !
Certains Valréassiens influents, papistes notoires, mettant à profit ce conseil, n’avaient pas hésité à retourner leur veste.
Crainte ? Cupidité ? Conversion spontanée ?
Toujours est-il que ces hommes-là avaient fait régner la Terreur dans la ville.
Avec eux, experts en trahison, la délation avait été portée au rang d’institution. On se méfiait des voisins, des amis, des parents. Il était mal venu de faire état de ses sentiments en public. Dénonciations, accusations, emprisonnements, jugements expéditifs, bagne, déportation, exécution. Le processus était irréversible dès l’instant où quelqu’un suspectait quelqu’un. C’était la porte ouverte à tous les mauvais sentiments, à toutes les plus basses actions.
Après Thermidor, les dirigeants du pays, conscients des abus commis, avaient cherché à apaiser les esprits, mais les blessures étaient trop importantes pour qu’on pût ignorer leurs cicatrices.
La guerre aux frontières, les Chouans et les brigands à l’intérieur du pays, la misère dans la plupart des foyers enserraient le pays dans un étau.
Où était le paradis annoncé ?
Aujourd’hui, les gendarmes venaient de prendre Guillaume parce que quelqu’un l’avait dénoncé. Demain, ce serait peut-être le tour de Delaye le médecin parce que son métier pouvait le conduire au chevet d’un suspect ou même de François Aubrespin dont la fonction de géomètre arpenteur l’appelait un peu partout sur les terres de la commune à l’occasion d’une vente de biens, d’un legs ou d’un droit de passage. Pourquoi pas Juvin le notaire qui traitait les ventes des biens des émigrés ou Servant l’aubergiste qui ouvrait parfois son commerce hors des heures autorisées ou encore Pierre Aubert dit Chambron que l’on avait vu roder autour de l’arbre de la Liberté la veille, précisément, de l’attentat qui avait provoqué la colère du comité de surveillance ?
« Ce qu’on a pu rire de cet arbre ! Se souvenait Chastan.
-De ces arbres, tu veux dire, remarqua Hyacinthe, parce qu’il n’y en a pas eu qu’un. Le premier, de toute mode, il a fallu qu’il soit gros. En plus, quand ils l’ont mis, il avait déjà toutes ses feuilles. Moi, je leur ai dit : une piboule (peuplier) ça prend toujours même sans racines mais quand même, celle-là ça m’étonnerait. Ou alors, il faudrait un très grand trou et beaucoup d’eau. Ils m’ont répondu : « Il vaudrait mieux qu’elle prenne parce que c’est l’arbre de la Liberté. Si elle crève, c’est mauvais signe. »
Ils l’ont planté dans un trou de rien qu’ils ont fait dans le safre. Le safre, c’est du sable durci, c’est infertile. Ça décourage le chiendent. Peuchère ! Une semaine après, il faisait peine à voir. Il a fallu le remplacer.
-Ça, c’est vrai, reprit Chastan. Seulement, ils l’ont changé à l’escoundon (en cachette) comme s’il ne fallait pas que les gens le sachent. Je ne sais pas si c’est le maire qui a eu l’idée, mais celui-là, ils l’ont mis sur le balcon de la mairie. Comme ça, tout le monde pouvait le voir et il ne craignait pas d’être arraché. Mais alors, ils ont pris une affaire ridicule qu’ils avaient dû arracher dans la ramière de la Coronne et ils l’ont tout enguirlandé. De loin, on aurait dit un carmentran (femme débraillée). Si l’on cherchait à dire quelque chose d’amusant, il suffisait de parler de l’épouvantail de la mairie. On en a dit des salaces.
-Eh oui ! Mais il y a ceux qui rient et ceux qui ne comprennent pas le rire. C’était tout de même pas bien méchant ! Pourtant, il y a eu des plaintes, des calomnies. C’est allé très haut. Et les choses, plus ça monte haut, plus c’est exagéré.
Rebelle, incivique ! Voila ce qu’on a dit de Valréas à Paris.
-Remarque bien que ça devait en arranger certains. Le maire a eu beau dire qu’il avait fait placer l’arbre sur le balcon par mesure de sécurité, ça s’est retourné contre lui et ça n’a fait que confirmer que la population n’était pas sûre.
-Il faut dire que ce n’était pas bien malin.
-Oui, il faut dire. Alors, on l’a descendu de son perchoir et on l’a replanté en grande pompe sur la place d’armes. Pour sauver la face, le maire a dit qu’il l’avait fait enlever du balcon parce qu’il menaçait les toitures voisines. Une affaire grosse comme un manche de pioche et qui n’aurait jamais plus grossi vu que les piboules font beaucoup de racines !
-En tout cas, il a toujours répondu aux remarques des autorités avec respect, notre ci-devant maire.
- Ce n’est pas pour ça qu’il a eu plus de chance. C’était un noble alors son sort était tout tracé, arbre ou pas arbre. Quand la dernière piboule a été décapitée, lui l’avait déjà été à Orange. Paix à son âme. »
En rentrant chez lui, Antoine passa devant l’arbre de la Liberté récemment replanté. C’était une piboule, un peuple de trois ans, un baliveau qui mettait ses premières feuilles. On l’avait paré de banderoles et de cocardes en prévision de la fête de la Reconnaissance qui devait se dérouler le surlendemain. L’enfant cracha par terre et s’enfuit en courant.
Le lendemain, à son réveil, Guinard le crieur public découvrit les banderoles et les cocardes dans le caniveau.


Dernière édition par Leo REYRE le Sam 30 Jan - 16:29, édité 3 fois
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LE CHEMIN DE BARBARAS
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