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 LA MARTELIERE

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Leo REYRE
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Date d'inscription : 20/01/2010
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Localisation : VALREAS

MessageSujet: LA MARTELIERE   Jeu 28 Jan - 13:23

Suite du Chemin de Barbaras


EPUISE

PREFACE

Le jour fuit à l'ouest. La nuit envahit peu à peu la place désertée.
Seul, dans le clair-obscur où dansent quelques ombres, je regarde vivre, au milieu de l'âtre, un couple de bûches.
Oui, un couple.
Ce ne sont pas deux morceaux de bois mort qui se consument. Ne croyez pas que ce soit aussi simple.
Elles vivent.
Elles sont là, toutes deux, couchées sur un lit de braise et de cendre : un lit d'amour.
Elles se caressent de leurs doigts de flamme souples, légers, lascifs. Elles se cherchent, s'enlacent, s'étreignent.
Chut!
Avez-vous entendu leurs soupirs?
Un jaillissement d'étincelles. . . Extase.
Savent-elles qu'en se consumant d'amour, elles courent à leur perte?
Non. Leur passion les possède.
Les yeux de chacune sont le miroir de l’autre.
On ne voit pas s'avancer la mort dans les yeux qui aiment.
Elles flambent de concert.
Que le caprice me vienne de les séparer.
Elles vont tendre leurs flammes désespérées l'une vers l'autre jusqu'à ce que, de guerre lasse, elles se laissent mourir de langueur.
Elles refusent de vivre seules.
Pour l'instant, elles vivent avec leurs élans, leurs emportements, leur ardeur, leur tendresse.
Peut-on rester de bois, dans la pénombre, devant un couple de bûches amoureuses?
Et l'homme ? Où est l'homme ?
L'homme ? Mais il est là ! Dans l'âtre lui aussi.
Seul, il se consume avec des flammes courtes, ténues, sans chaleur, quelques rougeoiements furtifs.
La solitude, l'indifférence, l'oubli, avec leur froid mortel, auront vite raison de lui. Il se minéralisera sans avoir su que son corps était parcouru de sève.
Pour vivre, il a besoin de la bûche qui brûlera avec lui, qui lui prodiguera sa chaleur en même temps qu'elle se chauffera à la sienne.
Deux bûches de même essence brûleront en harmonie et l'identité de leurs cendres les unira pour l'éternité.
Qu'une bûche commune vienne à s'éprendre d'une bûche de qualité.
Sa flamme éperdue, passionnée, hâtera sa fin par sa démesure, et la bûche idolâtrée, avec les petites flammes bleues de sa condition, s'éteindra lentement, très lentement, désespérément seule.
Des flammeroles courront peut- être encore quelque temps sur le sol qui aura oublié l'une et l'autre.
Pour obtenir une belle flamme, il n'y a qu'un moyen: les bûches doivent être du même bois.
Mes personnages ont quelque chose qui les apparente à ces bûches.
Il y a ceux qui sont destinés à brûler ensemble et ceux que le caprice du destin rapproche l'espace d'un moment.
. . . Et puis, par leurs fibres, l'homme et la bûche ne portent-ils pas en eux la mémoire de leurs racines?


AINSI COMMENCE LE ROMAN
L'aube cendrait à peine le levant lorsque Joseph Charansol barra le portail de sa ferme et partit à pied tenant son cheval par le licol.
La veille, il avait déclaré à son fils:
"Louis, avec les orages que nous avons depuis le début du mois, on ne peut pas rentrer dans les terres.
Demain, je mènerai Pompon à la ville. Il a perdu un fer et les autres lochent comme c'est pas permis. On ne peut plus attendre. Quand Peypin va voir ça, je vais sûrement avoir droit au sermon.
- Tu n'auras qu'à lui dire qu'on n'a guère le temps de s'arrêter quand on a l'amour de ses terres, lui avait répondu Louis qui méchait un tonneau.
- Alors, tu sais ce qu'il me dira: "l'amour des terres ne va pas sans l'amour des bêtes" et il aura bien raison.
Toi, tu feras embuger les tines (imbiber les cuves). "
A la nuit tombante, Joseph n'était pas revenu.
"Avec l'orage de midi et les raisses (averses) de cet après-midi, il sera resté en ville, dit Louis à sa sœur Justine qui commençait à s'inquiéter.
Tu sais, avec tous les amis qu'il a, avant qu'il en ait fait le tour! Ne te fais pas de bile et va te coucher".
La matinée du lendemain passa puis l'après-midi.
Joseph s’était volatilisé
Sur le soir, Louis attela l'alezane à la jardinière et partit aux nouvelles.
Il fut aux remparts dans l'heure et alla directement chez Peypin, le maréchal. Celui-ci, ayant fini son dernier cheval, prenait le frais, assis sur un chasse-roue, à l'angle de son portail. Son chat, couché sur l'autre, guettait d'un oeil mordoré les moineaux qui s'ébrouaient dans les flaques. Il feula de dépit lorsqu'ils s'envolèrent dans les ormeaux, à l'arrivée de Louis.
"- Tiens donc, Louis! S’étonna le vieux Peypin. Vous les Charansol, on ne vous voit jamais et il faut que vos bêtes marchent sur la bate (corne) pour que vous vous disiez: "Il faudrait peut-être aller voir Peypin". . . Et là, le père et le fils coup sur coup.
Si c'est pour en ferrer un autre, n'y compte pas. J'ai fait ma junche (journée). Avec vous les paysans, c'est toujours pareil: vous rappliquez tous quand il pleut. J'en ai fait je ne sais pas combien depuis ce matin. Mes bras n'ont plus vingt ans. Et puis, quand on veut faire ferrer, c'est pas à cette heure qu'on vient.
Ton père, lui, le sait bien. Hier, il était là à la pointe du jour. C'est même lui qui m'a donné un coup de main pour empurer (attiser) la forge. Seulement, dans les familles, le père c'est le père et le fils c'est le fils. "
Le vieil artisan tira sur sa pipe qui était sur le point de s'éteindre. Lorsqu'il eut réussi à en tirer une bouffée de fumée, il poursuivit:
"Ça m'étonne qu'il t'ait laissé venir si tard. Mais puisque tu es là, attends un peu: il a oublié sa blague à tabac sur le linteau de la forge. Comme ça, tu ne seras pas venu pour rien. Elle a dû lui faire manque aujourd'hui: on fume toujours plus quand on est obligé de regarder pleuvoir. "
Une odeur de corne brûlée, de braise et de métal battu s'exhalait de l'obscurité de la maréchalerie où rougeoyaient encore,à peine perceptibles, quelques scories. Le vieux maréchal bouscula les deux tricoises qui refroidissaient contre l'enclume puis il revint avec la boîte en laiton, plate et polie, que Louis avait toujours vue soit dans les mains de son père, soit dans son veston.
Il la prit et sa main trembla un peu, comme s'il s'était emparé d'une relique. Un pressentiment l'envahit: il était arrivé quelque chose; un accident, une mauvaise rencontre...
"- Il a repris son cheval à quelle heure? Demanda-il.
- C'était le premier. C'est toujours le plus long. Il faut chauffer la forge, préparer l'attirail… Attends un peu… Ça devait être vers les sept heures ou un peu plus. La mère Guintrand passait à ce moment-là et elle va toujours à l'église vers sept heures pour se blanchir des médisances qu'elle a dites la veille… Oui, ça devait pas être loin de sept heures.
- Et après, qu'est-ce qu'il a fait?
- Après je ne sais pas, petit, je ne sais pas. Après, il est parti. Remarque bien qu'à sept heures les cabarets sont encore fermés. Il a pu aller chez Chauvin. En général, tous ceux qui font leur pain à la ferme profitent de leur passage à Valréas pour prendre du vrai pain de boulanger.
Mais pourquoi tu me demandes tout ça ? Ce n’est pas bien joli de surveiller son père.
- Il n'est pas rentré à la ferme.
- Depuis hier?
- Oui.
- Et ça ne lui arrive jamais?
- Non. Jamais. Je vais aller voir chez Chauvin. "
Louis passa la bride à un anneau d'attente et courut par la rue des Cordeliers et la Grand-Rue jusqu'à la placette où se trouvait le fournil de Chauvin. Joseph Charansol considérait ce boulanger comme le seul véritable pétrisseur de la commune et ne jurait que par lui lorsqu'il s'agissait de définir les qualités d'un pain noble.
"- Il est bien venu, lui dit Chauvin, mais hier matin.
- Vous pensez qu'il a pu faire d'autres visites?
- C'est peu probable. En partant, il m'a même refusé un verre de fenouillette car l'orage menaçait. Il voulait le gagner de vitesse parce qu'il avait hâte de vous faire goûter du pain blanc. "
Louis revint à sa jardinière, convaincu cette fois qu'un malheur était advenu à son père.
Dans le crépuscule flamboyant qui succède généralement aux journées orageuses, Peypin, toujours assis sur son chasse-roue, l'attendait dans les volutes molles que sa pipe expirait comme une haleine somnolente.
"- Alors?
- Alors rien. Il ne l'a pas vu depuis hier
- Il y a une chose qui m'est revenue: hier, en tirant sur la chaîne du boufet (soufflet), il m'a dit: Je sais pas si c'est le temps ou si mes bras sont trop vieux, mais quand je tire dessus j'ai les épaules qui me feraient crier.
Je lui ai dit: tu ferais peut-être bien d'aller voir Guinard; il te rebouterait en moins de deux. Il en vient de loin et de toutes sortes. Quand ils arrivent, ils ont parfois le nez plus bas que les genoux, des crocs à fourrage. Quand ils repartent, ils sont droits comme. . .
Il ne m'a pas laissé finir.
« Guinard! Jamais ! » Qu’il s'est écrié. "Plutôt rester comme Bastian le vieux qui n'a plus bougé doigts ni orteils depuis dix ans! "
J'ai cru qu'il en prenne un coup de sang.
- Guinard. Vous savez bien que ce n'est pas un mot à prononcer devant lui.
- Je sais. Mais c'est le père Guinard qui en a fait de bien laides dans les années nonante, avec toutes ses dénonces. Pas le fils.
Bref. On a vite parlé d'autres choses.
Pourtant, il faisait des grimaces pas belles à voir en tirant sur la chaîne. Et quand on a trop mal, on irait bien chez le diable si le diable pouvait soulager.
- Pas la peine d'aller voir, dit Louis avec certitude. Je crois que si cet avorton de Siffrein lui tombait sous la main, il se vengerait sur lui des vilenies du père. Souvent, il en parle à la maison, comme si c'était hier. Alors, ses mains tremblent et il devient tout rouge.
- Moi, je t'ai dit ça parce que ça m'est revenu, mais au fond, je crois bien que je ferais comme lui. Le vieux nous en a trop fait voir.
Le Siffrein, c'est peut être un bon rebouteux, mais ses clients ne viennent pas de par ici: on vient le voir de loin. Ceux d'ici, ils préfèrent aller chez Chabert, à Taulignan. "
Après un moment de silence durant lequel son chat vint s'installer sur ses genoux, Peypin ajouta:
"Te tourne pas les sangs, petit. Il a la couenne dure, le Joseph.
Mais si tu as besoin qu'on te vienne en aide, reviens le dire. Je vais avertir quelques amis.
- C'est bien aimable. Je vous remercie.
- Je vais les avertir, mais je sais que c'est pour rien: ton père, je le connais. Quand il laboure, il devine les guêpiers. Rentre tranquille. "
D'une ébrillade, Louis fit tourner sa jument et partit vers la campagne par le chemin que son père, à pied et tenant son cheval par le licol, avait probablement emprunté.
"Là, il n'a pas dû se gêner, se dit-il en abordant la grande boucle qui contournait la propriété des Tardieu. Il aura tiré droit en longeant l'allée de tilleuls. Mais, bon Dieu, je devrais au moins voir Pompon! "
Il poursuivit sa quête, coupant au plus court par les chemins de terre et les fourrières où les roues de la jardinière s'enfangeaient.
Aucune trace, aucun indice.


Dernière édition par Leo REYRE le Sam 30 Jan - 16:22, édité 7 fois
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