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 LES BOURGEOIS DECALES (suite 4)

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Leo REYRE
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MessageSujet: LES BOURGEOIS DECALES (suite 4)   Ven 26 Mar - 13:38

Scène 2
(Germaine, Jean-Baptiste, Charles)

(Quelqu’un frappe à la porte. Jean-Baptiste va ouvrir. C’est Charles)
Charles, mon cher ami ! Ah ! Ce n’est pas banal !
Nous potinions sur toi, l’une en bien, l’autre en mal.
Comme envers un ami, j’étais sans complaisance
Car le faux entre nous, lui seul, est médisance.
Par exemple, vois-tu, je disais à Germaine
Qu’on ne te voyait pas courir la prétentaine
Et que tu n’avais pas…
GERMAINE
Arrête. C’est assez !
JEAN-BAPTISTE
Et que tu n’avais pas d’érotiques pensées.
C’est une vérité qu’à chaque instant tu prouves
Avec qui que tu sois et où que tu te trouves.
Ou alors, ton talent est de cacher ton jeu
Et ton fier quant-à-soi, c’est de la poudre aux yeux.
Tu pourrais bien avoir, qui sait, une maîtresse
Que tu cachotterais dans quelque forteresse.
GERMAINE
Charles, n’écoutez pas ce vil calomniateur
Qui vous critique en pro et qui n’est qu’un matteur.
JEAN-BAPTISTE
Charles que je connais depuis la tendre enfance,
Entre curare et miel fait quelque différence.
Mes flèches, il les entend depuis qu’encore imberbes,
Nous cherchions des cris-cris en écartant les herbes.
Mais quel est le bon vent qui t’amène chez nous ?
Charles, ça ne va pas ?
CHARLES
Je suis sur les genoux.
GERMAINE
Mon Dieu ! Vous êtes pâle et je vous vois sapé.
Venez donc vous asseoir.
JEAN-BAPTISTE
Là sur le canapé…
Il est, semblable au tien, un tantinet étroit,
Mais, assis, on y tient à deux et même à trois.
Bien sûr, sur ses coussins, d’autres activités
Pourraient, en théorie, … mieux vaut les éviter.
GERMAINE
Encore de ces mots pour te mettre en valeur
Alors que ton ami … As-tu vu sa pâleur?
Va donc chercher pour Charles un petit remontant.
JEAN-BAPTISTE
Je n’ai que du cognac.
GERMAINE
C’est un bon dégrippant.
JEAN-BAPTISTE
( il va au bar et en sort une bouteille vide)
Il doit m’en rester une , mais en bas, à la cave.
GERMAINE
Descends. Vas la chercher.
JEAN-BAPTISTE
(qui regarde Charles avec une bienveillante ironie)
On dirait un chou-rave.
(Puis il sort pour aller à la cave)
GERMAINE
Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu me fais une angine ?
Tu as l’air accablé.
CHARLES
Plus que tu n’imagines.
GERMAINE
Problème de santé ?
CHARLES
Plus que ça : de personne.
C’est Armande.
GERMAINE
Ta femme ?
CHARLES
Oui. Une vraie lionne.
GERMAINE
Tu vois, j’avais bien vu qu’elle allait de travers.
CHARLES
Non, non. Elle va droit. Elle a tout découvert.
GERMAINE
Comment tout découvert ?
CHARLES
Nous sur le canapé.
GERMAINE
Chez toi ?
CHARLES
Oui.
GERMAINE
Impossible.
CHARLES
Pourtant elle y était.
GERMAINE
C’est faux et archi-faux. Je le sais.
CHARLES
Et comment ?
GERMAINE.
Parce que j’y étais aussi, dans ton appartement !
CHARLES
Tu n’étais pas placée en condition de voir,
Mais elle était présente.
GERMAINE
Où cela ?
CHARLES
Dans le noir.
GERMAINE
Dans le noir elle aussi ?
CHARLES
Comment ça : elle aussi ?
GERMAINE
Elle m’a reconnue ?
CHARLES
C’était assez précis.
Mais elle n’a pas cité de façon nette et franche
Avec qui … Avec qui je… Elle aura sa revanche,
C’est ce qu’elle m’a dit entre autre en sa fureur,
Et qu’en faisant cela je faisais son bonheur.
GERMAINE
Elle t’a dit cela, d’accord, mais, sans témoin,
Le faux comme le vrai se partagent les points.
CHARLES
Elle veut divorcer.
GERMAINE
Pour si peu ? Oh, la garce !
CHARLES
Elle l’a dit.
GERMAINE
Sérieux ?
CHARLES
C’était loin de la farce.
GERMAINE
Mais il y a fort longtemps qu’on ne divorce plus
Parce qu’on est trompé ! Et puis, raison de plus,
On ne divorce pas lorsqu’on a des amis
Car en faisant cela on en perd un demi.
CHARLES
Mais elle m’a chassé.
GERMAINE
Chassé d’où ? De chez toi ?
CHARLES
Comme un fieffé coquin.
GERMAINE
Ce n’est rien. Reprends-toi.
C’était un coup de sang… L’effet de la colère.
Tu sais que la fureur est vile conseillère.
En fait, le plus gênant dans la situation
Serait qu’elle ait le nom de ta…relation.
J’ai horreur de me voir au banc des accusés
Sans le moindre alibi ni rien pour m’excuser.
Si elle sait, sous peu, mon époux va savoir.
Mon époux… Mais c’est sûr… C’est l’idée de l’espoir !
Nous n’avons point perdu. Ni bataille ni guerre.
CHARLES
Je ne te comprends pas.
GERMAINE
Ce fait n’importe guère.
Je reprends sur-le-champ tout le terrain perdu
Et en un tour de main…Je ne suis pas tordue.
Le vaincu est celui qui choisit la retraite.
Moi, je choisis l’assaut, l’élan, la reconquête.
Charles, nous n’allons pas nous faire excommunier
Pour avoir fait l’amour sans être mariés !
CHARLES
Hélas ! Mon cas m’incline à plus de pessimisme
Armande m’a chassé et c’est un mécanisme
Qui ne peut qu’avancer vers notre perdition.
GERMAINE
Il n’y a pas contre nous une malédiction.
De ton côté, tu nies, tout, même l’évidence.
Du mien, j’ai le violon et je conduis la danse.
JEAN-BAPTISTE
(qui revient)
Je ne m’en voyais qu’une. Eh bien non, j’en ai deux.
Charles, mon cher ami, je vois que tu vas mieux.
Celui-ci est un bon. Regarde. Trente ans d’âge.
C’est un vaccin pour tout… même le surmenage.
Il remet du tonus dans la virilité
Qu’un usage excessif peut avoir émoussée.
Il est bien plus actif que l’extrait de gingembre
Et rend dur comme un os le plus mou de tes membres
Après l’avoir goûté, ce ne sera pas long :
Tu vas être plus gai et forcément d’aplomb.
CHARLES
Tu m’en mets très, très peu. Un soupçon, juste un doigt.
Dans l’état où je suis…
JEAN-BAPTISTE
Dis-nous ce qui merdoie.
Quand je te vis, tantôt, tu avais l’air en forme
Et je te vois céans proche de la réforme.
GERMAINE
C’est Armande.
JEAN-BAPTISTE
Ah bon ! Elle est…
GERMAINE
Non. Une belle crise.
JEAN-BAPTISTE
Une crise de foie ?
GERMAINE
De nerfs.
JEAN-BAPTISTE
Ah ! Tu me tranquillises.
Charles, mon cher ami, les crises de ce type
Sont fréquentes chez nous.
CHARLES
Moi, c’est un prototype.
JEAN-BAPTISTE
Tu t’y habitueras. Tu es un bienheureux
D’inaugurer si tard le sentier épineux
Où les petits écarts font les grands accrochages
Qui sont catalogués en scènes de ménage.
CHARLES
C’était loin de la scène ordinaire et commune.
JEAN-BAPTISTE
Comment peux-tu savoir n’en ayant eu aucune ?
Ce ne sont quelques mots perfides ou insidieux
Qui peuvent déchirer le tissu harmonieux
Qu’un ménage a tissé ainsi qu’un chaud cocon
Pour résister à tout. Allez, Charles, trinquons.
Puis, quand tu auras bu, tu me diras ton cas
Afin que l’on dénoue, ensemble, tes tracas.
CHARLES
Merci. Tu es bien bon mais tu es le dernier
A qui je dirai tout.
JEAN-BAPTISTE
Malgré notre amitié ?
CHARLES
Surtout à cause d’elle. Ce ne sont que soucis
Intimes, personnels et à moi circonscrits.
Je juge inopportun de te les exposer
Car je ne veux pas voir l’amitié exploser.
JEAN-BAPTISTE
Puisqu’il en est ainsi, alors, n’en parlons plus
Mais saches, qu’ignorant, je suis comme un cocu.
Je sais que je serai le dernier averti
De ce qu’à mon épouse…
GERMAINE
Quoi donc?
JEAN-BAPTISTE
…Tu auras dit.
Car tu le lui diras, à elle ainsi qu’aux autres,
Mais pas un mot à moi, ton ami, ton apôtre.
GERMAINE
Ah ! J’ai cru un instant voir poindre une allusion.
JEAN-BAPTISTE
Une allusion sur quoi ? Toi et Charles ? L’intuition
Qu’entre vous il y ait…Non…Stupre et fornication
A des difficultés à forcer mon esprit.
C’est d’un tel incongru ! Je me sens à l’abri.
Tu as eu mon avis juste avant qu’il arrive :
Tu aurais dû prêter une oreille attentive.
Vous imaginez-vous pratiquant l’adultère ?
L’haricot vert pervers et la pomme de terre !
Excusez-moi. Je ris en pensant au tableau
Si vous jouiez tous deux à la bête à deux dos.
Cela frôle l’absurde, l’inepte, l’incongru…
Charles un bouquin en rut et toi jouant la grue.
GERMAINE
Tu mériterais fort que la chose t’arrive
Car je vois ton esprit partir à la dérive.
Charles, comme tu vois, a bien assez d’ennuis
Pour ne point ajouter ta part d’ignominie.
JEAN-BAPTISTE
D’accord. N’évoquons plus ce qui est chimérique.
C’est déjà amusant sur le plan théorique
Mais ce serait plaisant à se tordre les côtes,
Cette scène érotique entre deux antidotes.
GERMAINE
Charles est encore une fois le témoin de ma honte.
Ce sera un atout quand nous ferons les comptes.
Notre ami nous confie qu’il ne va pas très fort,
Et toi, tu goguenardes…
JEAN-BAPTISTE
Oui, je ris de son sort.
Car s’il en existait un qu’on pût envier
Ce phénomène-là serait Charles signé.
Et tu sais bien pourquoi j’affirme tout cela :
Je te l’ai raconté avant qu’il ne soit là.
GERMAINE
Insiste encore un peu.
JEAN-BAPTISTE
C’est pour faire comprendre.
Il a plus que quiconque de l’ardeur à revendre.
GERMAINE
Mais il est malheureux.
(On frappe à la porte)

Scène 3
(Germaine, Jean-Baptiste, Charles, Gaston)

CHARLES
Aïe-Aïe-Aïe ! C’est Armande !
Si elle me voit là !
JEAN-BAPTISTE
Qu’est-ce que tu appréhendes ?
GERMAINE
Passez sur le balcon.
JEAN-BAPTISTE
Tu fuis devant l’épouse ?
Vous avez eu des mots, mais est-elle jalouse
Au point de venir voir, comme chez ta maîtresse,
S’il n’y a point chez nous la femme qui l’agresse ?
CHARLES
On peut craindre, en effet, qu’elle en veuille à Germaine
JEAN-BAPTISTE
Serait-elle à ce point…
(Germaine est allée ouvrir. Charles passe sur le balcon. Ce n’est pas Armande mais Gaston. Il est vêtu de cuir noir, la panoplie de l’homo moderne)
GERMAINE
Quel bon vent vous amène ?
Sur l’instant, mon regard m’a trompé, je l’avoue.
J’ai cru voir un skin-head. Faites voir. C’est bien vous ?
GASTON
Un ami, l’autre jour m’a conseillé l’austère
Et, pour m’y conformer, j’ai dû lâcher Molière.
C’est pour avoir l’avis de quelqu’un qui connaît
Que me voici chez vous.
JEAN-BAPTISTE
Tatan ! Vous étrennez !
GASTON
J’ai la nette impression que le cuir me boudine.
JEAN-BAPTISTE
Est-ce du maroquin ou de la moleskine ?
GASTON
C’est du cuir. De la peau, de la vraie, pas du toc,
Tannée près de Romans et non pas au Maroc.
Que pensez-vous aussi des chaînes et des rivets ?
JEAN-BAPTISTE
Le plus grand bien.
GASTON
N’est-ce pas. C’est du plus bel effet.
Je me sens tout à fait conçu pour le gothique.
JEAN-BAPTISTE
Vous étiez déjà beau en Molière classique.
Approchez que je voie.
GASTON
Suis-je austère ou martial ?.
JEAN-BAPTISTE
Est-ce le cuir tanné ? Vous faites très bestial.
Je vous verrais en main un stick, une cravache
Et vous seriez parfait dans cette peau de vache.
Mais aviez-vous besoin de faire du percing
Et d’avoir au naseau… ?
GASTON
Ça flatte le standing.
Et puis là, regardez. On m’a fait sur les bras
Des tatouages d’art. Ne sont-ils pas extra ?
JEAN-BAPTISTE
Tout à fait merveilleux. Que représentent-ils ?
Un singe celui-ci ?
GASTON
Non. C’est bien plus subtil.
Le tatoueur, génial, a pris une photo
Et s’en est inspiré.
JEAN-BAPTISTE
Il l’a prise au zoo,
C’est bien mon impression. Le faciès est simiesque
Et les yeux rapprochés…Tout à fait pittoresque.
C’est un beau chimpanzé, ou alors sa guenon,
Ou peut-être un babouin.
GASTON
Non. C’est mon compagnon.
JEAN-BAPTISTE
C’est vrai. Avec trois pas ou quatre de recul…
Et en extrapolant… Après quelques calculs…
GASTON
N’est-ce pas plus probant en bandant mes biceps ?
JEAN-BAPTISTE
Ah ! Oui ! Très nettement. Fidèle comme un clebs.
Et ces joues, et ce nez. Qu’en pense votre ami ?
GASTON
Il ne sait pas encore.
JEAN-BAPTISTE
Il va être surpris.
Et de l’autre côté ? Faites-voir. Tournez-vous.
On dirait un sharpey ? C’est fripé comme un chou.
Laissez-moi deviner quel est ce personnage
A ce point chiffonné et qui semble sans âge.
Un visage flaccide, relâché, défraîchi,
Avec des joues flasquasses et des yeux avachis …
Ce n’est pas un sharpey : le regard est trop morne…
Pourtant c’est bien un chien… Ce nez tubériforme…
GASTON
Regardez de plus près.
JEAN-BAPTISTE
Ah ! c’est un lentigo.
GASTON
Vous ne voyez donc pas ?
JEAN-BAPTISTE
Qui est cet ostrogoth ?
Humain ou animal ? Si j’ai droit au joker,
Je l’utilise là. Ah ! Peut-être un cocker ?
Il a, comme ce chien, les oreilles pendantes.
Non, il n’a pas assez la mine intelligente.
Ou alors l’ectoplasme, le zombie boursouflé
Que l’on voyait parfois, jadis, à la télé ?
GASTON
Je vais vous aiguiller.
JEAN-BAPTISTE
Ah ! Mon Dieu ! J’appréhende.
GASTON
Vous distinguerez mieux, cher Jean-Bi, si je bande.
GERMAINE
Oh ! Mon Dieu ! Il est fou. Il faudrait l’enfermer.
Qu’on me donne un gourdin, un gros, pour l’assommer.
GASTON
(qui durcit ses biceps)
N’est-ce pas mieux ainsi, quand le muscle est durci ?
JEAN-BAPTISTE
Parbleu ! C’était donc vous!
GASTON
Eh oui !
JEAN-BAPTISTE
Je m’extasie.
Ayant vu un sharpey dans la musculation,
Je m’attendais à voir un dogue à l’érection.
C’est du très beau travail car la peau était flasque…
J’aurais mis, quant à moi, sur ce visage un masque.
Très bien. Mais dites-moi : avez-vous remarqué
Combien le tatoueur vous avait arnaqué ?
GASTON
N’est-ce pas ressemblant ?
JEAN-BAPTISTE
Si, mais à condition
De marcher comme ça (il mime), dans cette position.
N’est-ce pas pousser loin le goût extravagant
Qu’être un portemanteau loufoque et ambulant ?
Quand vous êtes, disons, en position normale,
La ligne humanisée redevient animale.
Vos muscles incertains font voir singe et cabot.
GASTON
Je l’ai voulu ainsi : C’est pour l’incognito.
JEAN-BAPTISTE
Si quelqu’un, dans la rue s’informe auprès de moi
Sur votre identité, je réponds : connais pas.
Vous pouvez être sûr : ce sera ma réponse.
Je ne vous connais pas. Céans, je vous l’annonce.
CHARLES
Je vais rentrer chez moi, ou du moins essayer.
GASTON
Je repars avec vous si vous prenez congé.
CHARLES
Bof ! Au point où j’en suis plus rien n’est déplacé.
JEAN-BAPTISTE
Tu reviens quand tu veux, Charles, rien n’est cassé.
Mais si cela était, tu trouverais chez moi
Toujours la table mise et un couvert pour toi.
Dans la chambre d’ami, si c’était sans espoir,
Tu pourrais bien dormir, si tu veux, quelques soirs.
CHARLES
Je ne veux abuser de toi ni de Germaine.
JEAN-BAPTISTE
Charles ! Et les amis ! Il n’y a aucun problème.
GASTON
(qui se regardait dans le miroir)
Etes-vous disposé, Charly ? Prenons congé
Car si je tarde trop, mon ami va rager.
Or, comme je compte agir sous l’effet de surprise,
Je ne veux provoquer chez lui la moindre crise.
Pensez donc : je le quitte en habit de Jourdain,
Il me revoit ce soir en motard westphalien.
J’espère que le choc ne sera pas trop rude.
Comment me trouvez-vous?
CHARLES
Moi ?… Beau sujet d’étude.
(Ils quittent la pièce)

Scène 4
(Germaine, Jean-Baptiste)

GERMAINE
A présent, j’aimerais éclaircir un mystère.
Lorsqu’on ne dit pas tout, le mieux est de se taire.
Tu es certainement aussi de mon avis.
Or, tu as commencé mais tu n’as pas tout dit.
JEAN-BAPTISTE
Qu’est-ce que j’ai commencé ?
GERMAINE
Tu as épié de Charles
Mais tu n’as pas tout dit. Alors, maintenant, parle.
JEAN-BAPTISTE
Qu’est-ce que je n’ai pas dit ? Ma foi, je ne vois pas.
J’ai dit ce que j’ai vu. La grue ?…Je ne sais pas.
GERMAINE
Et tu es resté là comme un voyeur pervers.
JEAN-BAPTISTE
Et je peux ajouter qu’elle n’a pas souffert.
Bien qu’ayant détourné de leur jeu mon regard,
J’ai suivi leurs ébats et, à bien des égards,
Cette lubricité, cet érotisme… Extra !
Un chapitre de plus dans le Kama-Sutra.
GERMAINE
Tu étais dans le noir.
JEAN-BAPTISTE
Disons dans la pénombre.
Une lampe éclairée, au mur faisait des ombres
Où se mêlaient parfois les jambes et les bras,
Ce qui multipliait mon très juste embarras.
GERMAINE
Et tu étais tout seul ?
JEAN-BAPTISTE
Non. J’étais dans la foule
Et du flot des voyeurs je contenais la houle.
Allons, allons, Germaine ! Avec qui voudrais-tu
Que je fus dans le noir ?
GERMAINE
Charles, pourquoi mens-tu ?
Il y avait dans le noir et donc au même endroit
Quelqu’un qui a tout vu, peut-être mieux que toi.
JEAN-BAPTISTE
Je te promets, Armande… Je te promets Germaine.
GERMAINE
Ton lapsus a trahi de manière certaine
Ce que tu me cachais avec obstination.
JEAN-BAPTISTE
Ce n’était qu’un lapsus.
GERMAINE
Non. Une confession.
Tu étais dans le noir avec la chère Armande
Quoique tu le dénies, quoique tu t’en défendes.
Et cette mijaurée dont on loue la vertu
Qu’y faisait-elle alors ? Et toi qu’y faisais-tu ?
JEAN-BAPTISTE
A partir d’un lapsus qui, seul, s’avoue coupable
Voilà que tu radotes et que tu rends palpable
L’énormité qui fuit d’un esprit trop étroit
Faisant voir de travers ce qui, pourtant, est droit.
GERMAINE
Je ne vois de travers que ce qui est tordu.
Allons, dis-moi un peu : Et toi qu’y faisais-tu ?
JEAN-BAPTISTE
Nous entrons de plain-pied dans l’ère du délire.
GERMAINE
Plutôt que de nier, tu ferais mieux de dire
Que vous étiez tous deux, ensemble, dans le noir,
Lorsque nous… lorsqu’ils ont…Ensemble, dans le noir.
JEAN-BAPTISTE
Je vois que du lapsus je n’ai point l’apanage.
Ta langue est, c’est commun, sujette aux dérapages.
Si j’étais comme toi, j’aurais là l’occasion
De faire prévaloir aussi ma suspicion.
Mais je n’ai comme toi le don de voir le mal
Systématiquement, pour un vice lingual.
Nous sommes ex æquo dans le lapsus linguae.
Si nous arrêtions là et changions de sujet.
GERMAINE
Evidemment, pour toi, ce serait plus facile.
Lorsqu’il y a un péril, mon époux se défile.
Quand son comportement est douteux voire louche,
En menteur chevronné, mon époux botte en touche.
Or, jamais quand je mords ne lâche un seul morceau.
JEAN-BAPTISTE
Je le sais bien, hélas !… surtout quand il est gros.
Et dans le cas présent, gros plus qu’à l’ordinaire,
Le morceau que tu mords est un bon test dentaire.
Tout compte fait, vois-tu, je ne sais pas très bien
Pour quel motif spécieux tu me fais tout ce foin.
Je t’ai dit seulement : Charles a une maîtresse,
Et toi, tu réagis en fauve, en tigresse.
C’est un fait anodin qui ne concerne en rien
La vie de ton époux, et la tienne encore moins.
GERMAINE
Je sais très bien, vois-tu, qu’entre toi et Armande…
J’ai surpris des regards passant en contrebande.
JEAN-BAPTISTE
Sans doute des regards qui sont également
Les regards que tu as lorsque, amicalement,
D’un être familier, tu partages l’avis.
Les miens ne sont jamais…
GERMAINE
Si. Des regards d’envie.
Je connais ces regards et, dans mes souvenirs,
Je me revois jouant, complice, à soutenir
Celui de tes vingt ans qui se posait sur moi.
JEAN-BAPTISTE
Un vrai conte de fée : Il était une fois…
GERMAINE
Tu ne vois pas le mal que fait ton ironie.
Ah ! Tu as bien changé !
JEAN-BAPTISTE
J’étais sans garantie.
Quant à la vétusté qui peut dire, hormis toi,
Qu’elle n’a point d’effet sur le gentil minois
Que portait prestement ta svelte silhouette ?
Je n’avais que vingt ans et tu étais minette.
J’ai pu avoir alors bien des regards d’envie…
Et puis tu as grossi sans aucun préavis.
Et, parallèlement, de manière insidieuse,
Tu as roulé en code et ensuite en veilleuse.
Nous n’avons dit « amour » que sous des noms d’emprunt
Et pris très rarement nos transports en commun.
GERMAINE
Et crois-tu qu’en faisant appel en code-phare,
Tu trouveras ailleurs un allume-cigare ?
Armande… non ça va…j’ai tort… n’en parlons plus.
D’ailleurs je ne vois pas comment elle aurait plu
A quelqu’un comme toi. Elle est dure, rigide,
Et Charles, son époux, avoue qu’elle est frigide.
JEAN-BAPTISTE
Qu’il ait pu prononcer ces paroles blessantes
M’a suffoqué aussi. Elles sont indécentes.
GERMAINE
Vous en avez parlé ?
JEAN-BAPTISTE
Non, mais j’ai entendu
Ce que les copulants disaient de leurs cocus.
Ce qui m’étonne un peu, c’est qu’à toi il ait dit
De telles vilenies sur ta meilleure amie.
Cela n’est pas du tout dans le style de Charles
Qui dit toujours du bien des autres lorsqu’il parle.
GERMAINE
Et toi que penses-tu ?
JEAN-BAPTISTE
De quoi ? De qui ?
GERMAINE
D’Armande.
JEAN-BAPTISTE
Ce que j’en pense, moi ?
GERMAINE
Oui. Je te le demande.
Réponds-moi franchement.

JEAN-BAPTISTE
Ce qu’en pense un ami ?
GERMAINE
Bien sûr ! Pas un amant…
JEAN-BAPTISTE
Le doute est-il permis ?
GERMAINE
Il faut absolument qu’à l’instant tu me dises
Ce qu’elle éveille en toi. Rien ou la convoitise ?
JEAN-BAPTISTE
Je le dirai un jour, mais là je ne peux pas
Car je te vois guetter de ma part un faux pas.
GERMAINE
Oublions les lapsus. Ils sont inconscients
Et ne troublent jamais lorsqu’on est innocent.
JEAN-BAPTISTE
(Il est sur le canapé, allongé comme chez un psy. Germaine est assise. Elle joue la psy)
Je ne vois pas pourquoi, avec tant d’insistance
Tu veux savoir de moi…
GERMAINE
Oui. Ce que tu en penses.
JEAN-BAPTISTE
Eh bien ! C’est une femme.
GERMAINE
Mais encor.
JEAN-BAPTISTE
Très charmante.
Elle a le rire clair et des yeux qui ne mentent.
On y voit, dans le bleu, passer les sentiments
Qu’elle voudrait cacher. Elle est infiniment
Douce et son teint diaphane diffuse la clarté
Qu’elle prend au soleil pour mieux la sublimer.
C’est la belle Aphrodite enfin réincarnée,
C’est un subtil parfum par un dieu raffiné.
Des standards de beauté outrepassant les bornes,
Elle pousse illico les autres à la réforme.
Ah oui, c’est une femme ! Une infiniment pure,
Un tanagra vivant, une harmonieuse épure.
Un symbole d’amour à l’apparence humaine.
Une étoile qui luit sans groupe électrogène.
On peut, en la voyant imaginer la fée
Qui charme, qui enchante. Ô oui, c’est une fée !
Elle n’est que douceur, faite pour les caresses
D’un amant passionné.
GERMAINE
Bref ! Elle t’intéresse.
JEAN-BAPTISTE
(il sursaute et réalise qu’il n’est pas chez le psy)
Je ne t’ai jamais dit une chose pareille.
GERMAINE
Quand on fait du commun une pure merveille,
Que l’on voit Aphrodite en la femme ordinaire
Et que l’on prend pour fée une immonde sorcière,
On ne peut renier l’intérêt que l’on porte
A cet être vulgaire, abject, à ce cloporte.
JEAN-BAPTISTE
Je t’ai simplement dit le fond de ma pensée.
C’est une jolie femme.
GERMAINE
Et tu l’as encensée.
JEAN-BAPTISTE
Pas plus que toi tu fis tantôt à l’ami Charles.
GERMAINE
Des mots. Rien que des mots.
JEAN-BAPTISTE
C’est ainsi quand on parle.
GERMAINE
Tu me dévoiles ainsi un coin de ta personne
Qui m’inquiète très fort.
JEAN-BAPTISTE
C’est faux : tu t’en tamponnes.
On ne condamne pas quelqu’un pour ce qu’il pense
Mais pour ce qu’il méfait…Surtout s’il vit en France.
Dans la déclaration qu’on fit des droits de l’homme
C’est écrit noir sur blanc en première colonne.
Si l’on condamne ainsi, on passe en dictature…
Ça dépend de l’époque et de la conjoncture.
GERMAINE
Ah ! Non ! Ne t’enfuie pas dans l’ordre général
Lorsque parler de toi est, pour moi, capital.
Cherche en tes souvenirs, lointains de préférence,
Ceux qui, sur ton présent, sont en interférence.
C’est ainsi seulement qu’on peut exorciser
Le démon qui t’habite…ou le localiser.
JEAN-BAPTISTE
Ma foi, si tu y tiens…L’inquisition freudienne
Va peut-être expliquer mon moi.
GERMAINE
Et tes fredaines.
JEAN-BAPTISTE
(il s’allonge à nouveau)
J’ai de bons souvenirs de mes années d’école.
Je travaillais fort bien.
GERMAINE
Jamais d’heures de colles ?
JEAN-BAPTISTE
Si. Je les dois entières et exclusivement
A un prof, une femme, une vache, un tyran.
On garde pour la vie ses blessures de gosse.
GERMAINE
Etait-elle exigeante ?
JEAN-BAPTISTE
Non, mais elle était grosse.
Sur des bouts de papier, je la croquais parfois
Avant d’en éclairer un vengeur feu de bois.
C’est précis. Je revois les contours de la femme.
Elle était comme t… ça… Comme un hippopotame.
Il y a certainement une corrélation
Entre ce souvenir et la vive aversion
Que j’éprouve aujourd’hui pour ce genre de femmes
Qui passent le quintal de plusieurs kilogrammes.
Et qui croient que leur poids leur donne autorité
Pour s’immiscer en tout et pour tout régenter.
GERMAINE
Je ne vois vraiment pas de qui tu veux parler.
JEAN-BAPTISTE
J’en ai peine pour toi. Tu m’en vois désolé.
GERMAINE
Laisse-moi, je t’en prie, libre du commentaire.
Ce n’est pas au patient… Ce n’est pas statutaire.
Continue sur la voie où tu t’es engagé
Et je verrai après quel constat dégager.
JEAN-BAPTISTE
L’inique punition me faisait fondre en larmes
Et contre ce tyran j’eus pris souvent les armes
Si je ne retrouvais, pendant mes punitions,
La fée qui, dans mon cœur, avait fait incursion.
Chaque fois, je crois bien, lorsque j’étais puni,
Elle venait exprès me tenir compagnie.
Elle me souriait en faisant ses devoirs
Et moi j’étais heureux, simplement, de la voir.
GERMAINE
Elle faisait exprès d’avoir aussi des colles ?
JEAN-BAPTISTE
Non. Ses parents étaient concierges à mon école.
Elle n’a jamais su les élans de mon cœur
Car j’étais timoré comme un enfant de chœur.
GERMAINE
De cet amour d’enfant, tu as tout mon pardon.
Je ne suis pas jalouse. Dis, quel était son nom ?
JEAN-BAPTISTE
Laisse-moi ce secret.
GERMAINE
Allez, j’aime savoir.
JEAN-BAPTISTE
Tu as tort d’insister.
GERMAINE
J’ai le droit de savoir.
JEAN-BAPTISTE
Non, tu n’as aucun droit sur ma vie antérieure
Pas plus que tu n’en as sur ma vie intérieure.
GERMAINE
Un prénom, seulement, dis-moi, je te demande.
JEAN-BAPTISTE
Bon. Tu l’auras voulu.
GERMAINE
Son prénom, dis ?
JEAN-BAPTISTE
Armande.
GERMAINE
Armande mon amie ? Comment a-t-elle fait
Pour garder in petto si longtemps ce secret ?
Je croyais qu’on s’était depuis longtemps tout dit
Et que je connaissais les détails de sa vie.
Or, elle n’eut jamais une allusion sur toi
Lorsque nous évoquions nos puérils émois.
Je la savais discrète et l’ignorais sournoise,
Faux jeton, hypocrite et à ce point matoise.
Devant moi elle a feint la pure indifférence
Quand je parlais de toi. Jamais de confidences.
La catin ! La pouffiasse ! Elle cachait son jeu.
Et toi, tu le savais.
JEAN-BAPTISTE
Qu’elle m’aimait un peu ?
Bien sûr, je le savais. C’est si bon de savoir.
Un intime secret donne un certain pouvoir
Car on se trouve deux et deux seuls à connaître
Le pourquoi, le comment sans le faire paraître.
GERMAINE
Et depuis tout ce temps tu t’es foutu de moi
En piétinant mon cœur comme une vieille noix !
Et tu viens, et tu dis : Charles a une maîtresse !
JEAN-BAPTISTE
Ce que l’on fait de mieux parmi les pécheresses.
GERMAINE
Je comprends beaucoup mieux l’espèce de plaisir
Que tu avais alors en osant m’avertir.
Tu te disais : Bravo ! C’est plus que j’en demande.
Charles étant occupé, je vais avoir Armande.
Et vous étiez tous deux ensemble dans le noir
Anticipant de peu ton rêve et ton espoir.
Charles vous a surpris et, en venant le dire,
Tu pensais dédouaner ta faute mais c’est pire.
Je ne suis pas ton psy mais je suis ton épouse
Et, bien que n’étant pas, de nature, jalouse…
Les avocats, mon vieux, ce n’est pas pour les chiens.
Si tu fais un écart, je contacte le mien.
JEAN-BAPTISTE
Je me repentirai toujours d’être sincère.
Le sage est averti : il choisit de se taire.
Je lâche quelques mots, tu en fais un roman
Dans lequel j’ai toujours le rôle du méchant.
Charles peut à son gré honorer sa maîtresse,
Tu ne sauras plus rien de cette charmeresse.
Et si un jour j’apprends le nom de cette femme,
Ne compte pas sur moi pour que je la diffame.
Le moment de bonheur qu’ils ont pris sous mes yeux
Mérite mon silence et c’est ignominieux
De les avoir trahis en m’épanchant sur toi.
Soumis à tes questions, je demeurerai coi.
J’imagine aisément la cruelle torture
Qu’à cet instant précis, ma chère, tu endures.
Toi qui, par tradition, nourris tous les potins,
Ne pas savoir son nom… Elle est dans le bottin,
Et comme elle s’exprime en vers alexandrins,
Je crois qu’elle est d’ici. Je n’en suis pas certain
Vu qu’elle a, comme toi, les pieds très incertains.
Ce sont les éléments que je donne à l’enquête
Pour t’aider à trouver le nom de la nymphette.
C’est là que l’on va voir ton art se déployer.
GERMAINE
T’inquiète - pas, mon vieux, je vais m’y employer.
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LES BOURGEOIS DECALES (suite 4)
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