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 LES BOURGEOIS DECALES (suite 5)

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Leo REYRE
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MessageSujet: LES BOURGEOIS DECALES (suite 5)   Sam 27 Mar - 12:25

[color=black]ACTE IV

Scène 1
(Armande, Jean-Baptiste)

Nous sommes dans la même pièce. Armande est venue voir Jean-Baptiste
ARMANDE
Et maintenant, c’est vous qui ne voulez m’aimer ?
JEAN-BAPTISTE
Ce qu’on fait par dépit ne peut qu’être blâmé.
Vous vous offrez à moi seulement par vengeance
Mais moi, je ne suis pas amant de circonstance.
ARMANDE
Dans mon âpre duel entre amour et raison,
L’amour l’a emporté et c’est sans rémission.
Désormais je vous aime et je suis toute à vous.
J’ai feint de l’ignorer par crainte, je l’avoue.
JEAN-BAPTISTE
Si vous me l’aviez dit sans ce flagrant délit
Qui vous fit voir tout rouge et vous abasourdit,
J’aurais sauté de joie et grimpé aux rideaux.
C’eût été, votre cœur, un sublime cadeau.
Mais vous me l’offrez là en mortification
Sabordant tristement vos fortifications.
Je ne puis l’accepter car ce n’est pas sincère.
Le cœur, pour un amant, ce n’est pas un viscère.
ARMANDE
Pourtant, il faut me croire, je vous aime vraiment.
JEAN-BAPTISTE
De manière fugace et momentanément.
ARMANDE
Non. C’est un sentiment authentique et profond
Que j’ai tenu caché.
JEAN-BAPTISTE
Une contrefaçon.
Le véritable amour se joue des artifices.
Il jaillit des amants par tous leurs orifices.
On ne peut pas longtemps le taire et contenir
Sa fougue, son ardeur, ses cris et ses soupirs.
ARMANDE
J’ai fait, pour résister, des efforts surhumains
Et très souvent mon cœur fut mis en examen.
JEAN-BAPTISTE
Vous lui avez toujours accordé un non-lieu.
ARMANDE
On ne condamne pas sans preuve. J’ai fait mieux.
Afin qu’il n’avoue point et joue les troublions
J’ai serré sur sa bouche un solide bâillon.
Le présent qui m’éprouve est le catalyseur
Qui concrétise enfin ce que voulait mon cœur.
Acceptez mon amour qu’avec tant d’insistance
Vous avez poursuivi avec foi et constance.
Savez-vous depuis quand votre image est en moi ?
Vous aviez de l’enfant et le corps et la voix.
Vous faisiez vos pensums et je restais muette
Attendant que vers moi vous tourniez la tête.
Nous nous sommes souris…
JEAN-BAPTISTE
Oh, oui ! bien quelquefois.
Sur le fil d’un regard passe l’âme parfois.
Il y a peu de temps j’avouais à Germaine
Que mon amour pour vous dépassait la moyenne.
ARMANDE
Vous le lui avez dit ?
JEAN-BAPTISTE
Oui. Je n’ai rien caché.
ARMANDE
A-t-elle réagi? Comment ?
JEAN-BAPTISTE
Très, très fâchée.
Oh ! Pas de cet amour si loin dans notre enfance !
Mais parce que jamais la moindre confidence
Sur cet amour d’enfant ne lui parvint de vous.
Et là, sa jalousie s’est montrée, je l’avoue.
Si sur notre passé vous avez fait mystère,
Si vous avez pensé qu’il valait mieux le taire,
C’est que son cher époux occupe votre esprit
Et qu’un doux sentiment dure encor aujourd’hui.
Elle a tout deviné, comme ça, sans comprendre
Et, à pas mal d’ennuis, je crois qu’il faut s’attendre.
D’autant qu’elle me fait un procès m’accusant
D’avoir fait le voyeur quand Charles, en vrai pur-sang,
Sur votre canapé a sauté…
ARMANDE
La rombière !
Si je vide mon sac, elle sera moins fière !
JEAN-BAPTISTE
J’ignore le chemin tortueux qu’elle a pris
Mais pour votre présence, elle a aussi compris.
ARMANDE
Prenez-moi dans vos bras. Vite. Je le désire.
JEAN-BAPTISTE
Je ne le ferai pas, même pour un empire.
Et pourtant j’ai pour vous un idolâtre amour.
Je l’ai depuis longtemps et je l’aurai toujours.
J’aurais, pour vous avoir, erré pendant des mois,
Me nourrissant de baies, de racines, de noix.
Et si je n’avais eu de ces noix que le brou,
Transporté par l’espoir, je l’aurais trouvé doux.
Mais là, je ne peux pas. Le soupçon me tenaille.
L’amour est condamné s’il vient en représailles.
ARMANDE
Je veux sentir vos mains qui dégrafent ma robe.
JEAN-BAPTISTE
Il n’en est pas question.
ARMANDE
Non !… Elles se dérobent.
Je veux voir sur ma peau modelée par vos doigts
Le frisson du plaisir.
JEAN-BAPTISTE
Non, non. N’insistez pas.
ARMANDE
Je veux sentir sur moi haleter votre souffle
Et sentir dans mon cou…
JEAN-BAPTISTE
Sachez combien je souffre.
Je vous ai trop aimée, hélas, sans vous avoir,
Et trop usé mon cœur pour conserver l’espoir.
Ce que vous désirez, je le voudrais aussi
Si c’était par amour. Mais là c’est par dépit.
Vous avez trop longtemps tenu clos vos volets
Et feint de ne point voir combien je vous voulais.
ARMANDE
Vous me vouliez ? C’est ça. Je l’avais bien compris.
Comme on veut un jouet.
JEAN-BAPTISTE
Oh ! Non ! J’étais épris.
Vouloir veut dire aimer …
ARMANDE.
Oui. Mais en italien.
JEAN-BAPTISTE
Pour le parler d’amour, rien ne vaut les Latins.
« Te voglio bene assai
Ma tanto tanto bene sai
È una catena ormai
Che scioglie il sangue dint’e vene sai… » (Caruso)
ARMANDE
Vous vouliez un jouet, un animal en laisse.
JEAN-BAPTISTE
Oh, non ! Mais je nouais nos vies avec adresse.
Car dans la volonté qu’ils ont de vivre ensemble,
L’homme comme la femme avec des liens s’assemblent.
L’un appartient à l’autre et réciproquement.
L’on s’aime et l’on se veut lorsqu’on est entre amants.
Ce que s’offrent deux êtres en se disant qu’ils s’aiment
Ne se mesure pas à l’aide d’un barème
Et ce n’est pas, grand Dieu, se montrer possessif
De dire: je vous veux. Tout juste primitif.
Je vous veux ou plutôt, je vous voulais, Armande,
Lorsque je n’étais pas une valeur marchande
Car c’est bien, avouez, une sorte d’échange,
Une espèce de troc. C’est pour donner le change…
Je ne comprends que trop.
ARMANDE
Vous ne comprenez rien.
Le serment marital, lui seul, était mon frein.
JEAN-BAPTISTE
Vous avez un époux et vous êtes astreinte
A la fidélité. Je comprends, n’ayez crainte.
Votre situation d’épouse est inchangée
Même si votre époux a fait une embardée.
ARMANDE
De cette embardée-là, je tire conséquence.
C’était de notre union la dernière séquence.
J’estime et j’ai raison qu’en rompant son contrat
Charles a ouvert la voie qui me mène à vos bras.
J’ai pris la décision de quitter mon époux.
JEAN-BAPTISTE
Vous voulez divorcer ?
ARMANDE
Oh oui ! Pour être à vous.
JEAN-BAPTISTE
Pour être à moi, vraiment ? Totalement ?
ARMANDE
Entière.
JEAN-BAPTISTE
Et pour vivre avec moi ? Contre moi ?
ARMANDE
Comme un lierre.
Je veux, dès cet instant, ne vivre que pour vous.
JEAN-BAPTISTE
Mais j’ai déjà quelqu’un dont je suis… Euh ! l’époux.
ARMANDE
Vous ferez comme moi. En vous libérant d’elle…
JEAN-BAPTISTE
Oui, mais c’est différent car Germaine est fidèle.
Pour rompre le mariage, il faut des arguments.
Je n’ai que son humeur… C’est très insuffisant.
Si j’avais, comme vous, l’atout de l’adultère,
Je n’hésiterais pas car c’est une matière
Où l’accusé n’est pas en bonne condition
Pour faire prévaloir son argumentation.
L’idéal, ce serait que Germaine me trompe.
Mais elle, seulement, Armande, elle me pompe.
ARMANDE
Vous aviez dit m’aimer, mais vous ne m’aimez pas
Car si cela était vous franchiriez le pas.
Votre imagination serait-elle en défaut ?
Si vous m’aimez vraiment, faites donc ce qu’il faut.
Dans votre cas je vois la stratégie facile
Sachant ce que je sais…Allez, soyez habile !
Montrez-vous positif, stratège, créateur.
Moi, je vous ai ouvert les portes de mon cœur.
Vous savez qu’en amour, le pire c’est d’attendre
Et la désillusion, c’est le temps qui l’engendre.
Je reviendrai demain.
JEAN-BAPTISTE
Plutôt l’après-midi.
ARMANDE
Pour souffrir plus longtemps ?
JEAN-BAPTISTE
Non. Mais Germaine a dit
Qu’elle avait rendez-vous chez son esthéticienne.
Au point où elle en est, ce sont quatre heures pleines.
Nous aurons tout le temps de nous entretenir
De notre amour passé et de son avenir.
Au revoir, mon amie, je vais penser à vous.
ARMANDE
Au revoir, mon amour, je vais rêver de vous.
(Elle quitte la pièce. Jean-Baptiste reste seul)
JEAN-BAPTISTE
Et je l’aime, il est vrai, plus qu’aucune autre au monde.
Elle occupe ma vie. Jamais une seconde
N’a glissé, éphémère, sur l’horloge du temps,
Sans que je l’aie passée avec elle et pourtant,
Lorsqu’elle s’offre à moi aussitôt je récuse
L’amour tant espéré …Même mieux, je refuse
D’accéder à l’amour dont elle me fait don.
Je prétends être un aigle et ne suis qu’un dindon,
Un pleutre, un pétochard, un dégonflé grand teint.
Vais-je trembler de peur à l’instant où j’atteins
Le sommet que j’avais fixé à mon bonheur ?
Vais-je donc perdre pied lorsque j’atteins son cœur ?
Le problème est ardu. C’est un gros, gros problème.
Tout pourrait aller bien s’il n’y avait Germaine.
Certes, j’ai vu germer en elle quelques doutes
Mais c’est son bel orgueil surtout que je redoute.
Publiquement s’entend, comment lui faire admettre
Que l’époux dévoué cache l’âme d’un traître,
Qu’il aime une autre femme et que, pour cet amour,
Il va devoir quitter la sienne, pour toujours ?
Je ne vois pas comment… sauf si un bon ami,
Lui joue de la passion la fourbe comédie.
S’il allume chez elle un illicite feu…
Non… inimaginable ! Il en faut au moins deux.

Scène 2
( Charles, Jean-Baptiste, Germaine)

(Charles entre à cet instant)
JEAN-BAPTISTE
Charles, mon cher ami, est-ce Dieu qui t’envoie ?
Tu as exactement le profil de l’emploi.
Je veux quelqu’un de sûr, un ami véritable,
Quelqu’un dont l’amitié soit pure, inoxydable.
J’estime à juste prix que tu es bien celui
A qui je peux confier mon épouse et ma vie.
CHARLES
As-tu un mal affreux qui quelque part te ronge ?
Moi, je venais te voir pour un bon coup d’éponge.
J’estime qu’entre nous, il ne faut rien cacher
Car le masque est trompeur… Je viens pour l’arracher.
JEAN-BAPTISTE
J’ai un souci majeur qui, tous deux, nous concerne.
Nous parlons très souvent des ménages modernes.
Tu sais, lorsque chacun mène sa vie à part
Et qu’un tacite accord absout tous les écarts.
CHARLES
Nous en avons parlé et chaque fois conclu
Qu’on se verrait fort mal en tacites cocus.
JEAN-BAPTISTE
Oui, mais l’homme évolue. En nous, les idées changent
Et l’on peut, d’autarcie, passer au libre-échange.
CHARLES
Je ne vois pas très bien où tu veux en venir.
JEAN-BAPTISTE
Je vais expliciter pour te mieux convenir :
Nous sommes des amis, n’est-ce pas.
CHARLES
De longue date.
JEAN-BAPTISTE
Nous avons en commun pelé bien des patates.
CHARLES
Je ne vois toujours pas où tu veux en venir.
JEAN-BAPTISTE
Notre passé commun plaide pour l’avenir.
Une idée m’est venue pour qu’il soit moins morose.
CHARLES
Qui donc ?
JEAN-BAPTISTE
Notre avenir. Il faut changer les choses.
On ne peut vivre bien si tout n’est que routine
Car notre naturel n’est pas que l’on piétine.
Il nous faut avancer, se mouvoir vers l’avant
Et l’on peut vivre mieux, indubitablement.
CHARLES
Je ne vois toujours pas où tu veux en venir.
JEAN-BAPTISTE
J’y arrive à grand pas mais tu dois convenir
Que l’avis que j’émets, basé sur l’expérience,
Est loin d’être insensé, tout au moins je le pense.
CHARLES
En fait il correspond assez à mes idées.
Il progresse fort mal, l’homme, s’il est bridé.
S’il laisse s’échapper l’idée par le devant
Il l’aura dans le dos, inexorablement.
C’est bien ce que disait jadis le père Dac ?
JEAN-BAPTISTE
C’est sa philosophie qui m’a poussé au bac.
Charles, tu as raison. Serais-tu volontaire
Pour expérimenter une idée libertaire ?
CHARLES
Je dois auparavant dire que ma visite
Avait une raison et n’était pas fortuite.
Je voulais… Que c’est dur !
JEAN-BAPTISTE
Tu le diras après.
Pour l’instant, assieds-toi, écoute. Es-tu prêt ?
Ce n’est pas un secret qu’entre fiole et bonbonne
Si l’on te fait choisir tu choisis la bonbonne.
Déjà, il y a longtemps, lorsque nous étions gosses
Pour jouer au docteur tu choisissais les grosses.
C’est ton droit absolu car pour les sentiments
Il n’y aucun standard et aucun classement.
CHARLES
Je ne vois toujours pas où tu veux en venir.
JEAN-BAPTISTE
Les grosses ont tes faveurs. Tu dois en convenir.
Germaine est donc placée dans la catégorie
Des femmes qui pourraient bien échoir à ton lit.
Non, non. Ne fais donc pas semblant de protester.
C’est une théorie que j’aimerais tester.
Germaine, très souvent, te couvre de louanges.
Si tu lui fais la cour, tu la verras aux anges.
CHARLES
Tu me gênes vraiment.

JEAN-BAPTISTE
Fais-le par amitié.
Tu lui fais une cour gigantesque, effrénée.
CHARLES
Non, non. Je ne peux pas. Ce que tu me demandes
Est par trop insensé. Pense un peu à Armande.

JEAN-BAPTISTE
Justement. Parlons-en. Elle va te quitter.
Elle est venue me voir.
CHARLES
Pourquoi ?
JEAN-BAPTISTE
Pour s’acquitter
D’une dette d’amour qu’elle jugeait lointaine.
CHARLES
D’une dette envers toi ?
JEAN-BAPTISTE
Oh ! Une histoire ancienne.
Je l’ai beaucoup aimée quand nous étions enfants.
C’était à sens unique… Or, voilà qu’à présent
Elle avoue abrupto qu’elle m’aimait aussi
Et que les ans passant, l’intérêt a grossi
Le capital amour qu’elle éprouvait pour moi.
Bref, elle s’est offerte. J’ai demandé pourquoi.
Elle m’a dit alors qu’elle t’avait surpris
En train de forniquer. Alors j’ai tout compris.
C’est là qu’elle m’a dit qu’elle allait te quitter.
CHARLES
Elle ne t’a pas dit qui j’écouvillonnais ?
JEAN-BAPTISTE
Non, elle m’a celé le nom de la bougresse.
CHARLES
Moi, elle me l’a dit.
JEAN-BAPTISTE
Vas-y, tu m’intéresses.
CHARLES
Je venais pour cela. J’en ai gros sur le cœur
Que tu ne saches point et sois, des potineurs,
L’inconsciente proie et la cible innocente.
Je suis venu vers toi toute affaire cessante.
Lors, ce que tu proposes est d’un tel embarras
Que dire qui c’était je ne le ferai pas.
JEAN-BAPTISTE
Même à moi, ton ami ! N’as-tu pas confiance ?
CHARLES
Si. Mais la donne changée me confine au silence.
JEAN-BAPTISTE
En voilà un mystère ! Allons, dis. C’est si peu.
Le nom de l’inconnue. Allons, dis.
CHARLES
Je ne peux.
En attendant, vois-tu, ce que tu me demandes,
C’est comme si tu disais : Moi, je te prends Armande.
On échange nos femmes, on change de statut.
JEAN-BAPTISTE
A quoi bon insister quand un couple est foutu ?
Je ne te juge pas et ne veux pas savoir
Quel démon t’a poussé vers une autre…
GERMAINE
Bonsoir !
Charles ! Vous êtes là ! Comment me trouvez-vous ?
Une fois épilé que le menton est doux !
Touchez-le, cher ami. On dirait de la pêche.
Passez donc votre main. Mon dieu que je suis fraîche !
Allons, Charles, tâtez, dites-moi que c’est doux.
Et toi, qu’en penses-tu ?
JEAN-BAPTISTE
Simple question de goût.
N’était-ce point demain, le jour du désherbage ?
GERMAINE
Non. C’était aujourd’hui.
JEAN-BAPTISTE
Et demain ? Ravaudage ?
GERMAINE
Tes réflexions sur moi n’ont plus aucun effet.
Je crois bien qu’il faudrait un cerveau te greffer.
Demain, j’ai rendez-vous chez le diététicien
Et, chez Maître Dugland, j’aurai un entretien.
JEAN-BAPTISTE
Tu vas voir l’avocat ?
GERMAINE
Il doit me conseiller
CHARLES
Il me semble qu’Armande…
GERMAINE
Elle aussi ?
CHARLES
…doit y aller.
JEAN-BAPTISTE
De plus en plus chez nous s’impose la pratique
De voir son avocat. C’est comme en Amérique.
Pour un chien qui aboie, un arbre qui fait ombre,
On s’en va consulter l’homme à la robe sombre.
GERMAINE
Puisqu’on est attaqué, il faut bien se défendre !
JEAN-BAPTISTE
Et attaqué par qui ?
GERMAINE
Par toi.
JEAN-BAPTISTE
C’est à se fendre.
On en reparlera plus tard, si tu le veux.
Ça prendrait trop de temps. Sur l’instant, je ne peux.
J’étais en train de dire à Charles mon regret
D’avoir à le chasser ainsi qu’un étranger
Car j’ai un rendez-vous crucial à honorer.
Mais comme tu es là, tu vas pouvoir œuvrer
Afin de parvenir un peu à le détendre.
Il va tout t’expliquer. Essaie de le comprendre.
Charles, mon vieil ami, Germaine sait fort bien
Avec les mots qu’il faut meubler un entretien.
Et je compte sur toi pour tenter l’expérience
Et la mener à bien. Je te fais confiance.
(Il sort)

Scène 3
(Charles, Germaine)

CHARLES
Tu ne peux deviner si je ne le dis pas,
Ce que ton cher époux attend ici de moi.
GERMAINE
Si la chose n’était de nature insolite,
Je la devinerais. Qu’est-ce qu’il attend ? Dis vite.
CHARLES
Il m’a stupéfié. Tellement incongru !…
GERMAINE
Dis vite. J’ai horreur de faire le pied de grue.
CHARLES
Ahurissant ! Loufoque !
GERMAINE
Ne me fais pas bouillir.
CHARLES
Tu sais les diablotins qu’on voit d’un coup jaillir.
Ça m’a fait cet effet. C’était inattendu.
GERMAINE
Vas-tu laisser longtemps mon intérêt tendu ?
Allons, que t’a-t-il dit ? Tu as un air de fête.
CHARLES
Il m’a dit de tenter sur toi une conquête.
GERMAINE
Je n’entends pas du tout le sens de ces paroles.
CHARLES
Allons, fais un effort. Tu verras que c’est drôle.
GERMAINE
C’est trop me demander. En mots plus clairs, dis-moi.
CHARLES
Il veut tout simplement que je couche avec toi.
GERMAINE
Ah ! Non ! Jamais cela ! Jamais je ne pourrai !
CHARLES
Allons, réfléchis donc !
GERMAINE
Jamais je ne pourrai !
CHARLES
Nous pratiquons souvent la chose qu’il souhaite.
GERMAINE
Oui, mais en tapinois, en fraude et la recette
Veut que ce soit ainsi qu’agissent les amants
Et non parce qu’un époux se montre complaisant.
CHARLES
Je ne te comprends pas. C’est pourtant une aubaine.
GERMAINE
Charles, mon tendre ami, tu me fais de la peine.
Ne comprends-tu donc pas que dans nos relations
Ce qui compte le plus, pour moi, c’est le frisson.
Cette peur d’être pris toujours me galvanise.
CHARLES
Là, je ne te suis pas. C’est toujours ma hantise.
Ah ! Pratiquer l’amour sans jamais avoir peur !
GERMAINE
C’est plonger le plaisir dans un bain de torpeur.
La pomme défendue prévaut la pomme cuite
Et rien n’est plus grisant que l’amour illicite.
CHARLES
Le cerveau féminin est bien dur à comprendre
Et le cours des idées se perd dans ses méandres.
Ce qui me retenait quelquefois…
GERMAINE
Pas souvent
CHARLES
… C’est de tromper l’ami, le meilleur, en t’aimant.
Je n’aurais pas voulu, non jamais, le connaître
Car, jouant au héros, j’étais en fait le traître.
Maintenant, ton époux m’a donné son aval.
Je me sens soulagé n’étant plus son rival.
GERMAINE
Tu ne t’es demandé quelle était la raison
Qui poussait mon époux à ses divagations ?
C’est pourtant des plus clairs bien qu’un rien tortueux.
En te poussant vers moi, c’est Armande qu’il veut.
CHARLES
Je ne crois pas du tout qu’ils aient quelque attirance.
GERMAINE
Tu crois ce que tu veux.
CHARLES
C’était dans leur enfance !
GERMAINE
Sais-tu que pour le cœur, l’enfance est éternelle ?
S’il l’a aimée jadis, il y a des séquelles.
Il faut se méfier de ces eaux disparues
Qui jaillissent parfois lorsqu’on les croit perdues.
Je te dis et redis que son but, c’est Armande
Et que tu n’es pour lui qu’une simple commande
Qu’il manipule en douce et selon l’intérêt
Qui le pousse vers elle.
CHARLES
Là, je suis atterré.
Et puis non, je m’en moque. Nous allons divorcer.
Alors, vois-tu, Germaine, à quoi bon me forcer
A chercher des bisbilles : Armande est mon passé.
Toi, tu es le présent que je veux embrasser.
C’est ce qu’à ton époux je proposais de dire
Mais il m’a suffoqué.
GERMAINE
Tu allais le lui dire ?
CHARLES
Pour sûr. Il le faut bien puisqu’il est mon ami.
GERMAINE
Es-tu fou ? Ne dis rien. Il en va de ma vie.
CHARLES
Pas d’exagération, s’il te plait. Il vaut mieux
Avouer franchement nos faits peu glorieux
Que poursuivre envers lui la vile tromperie
Que nous avons tous deux, à son insu, nourrie.
Il faut tout avouer.
GERMAINE
Cela m’est impossible.
CHARLES
Il le faut pour s’aimer.
GERMAINE
Non. C’est bien trop horrible.
CHARLES
Ensuite nous pourrons nous aimer sans avoir
La culpabilité, ce frein.
GERMAINE
Ce frein ! Ça reste à voir.
Non. Je ne pourrai pas.
CHARLES
Pourquoi ?
GERMAINE
C’est trop facile.
Et la facilité, en amour, m’horripile.
Nous entrons dans son jeu. Nous sommes des jetons
Et lui se fait la dame en bouffant tous nos pions.
CHARLES
Crois-tu sincèrement qu’entre lui et Armande ?…
GERMAINE
Mon cher, c’est évident.
CHARLES
Moi, je me le demande.
Crois-tu qu’il soit enclin à trahir l’amitié ?
Nous sommes l’un et l’autre les demis d’un entier.
Notre complicité date de notre enfance.
Armande et ton époux ?… Non, non. J’ai confiance.
En tout cas, ce n’est moi qui…
GERMAINE
Quoi ?
CHARLES
Le duperai.
GERMAINE
Dis, sais-tu qui je suis ?
CHARLES
Une femme, une vraie.
GERMAINE
Celle de ton ami. Pas n’importe laquelle.
CHARLES
Nous, ce n’est pas pareil. Et puis, tu es fidèle.
C’est lui qui me l’a dit. Sa certitude est telle
Qu’il a peur que j’échoue devant la citadelle
Au moment de l’assaut, réduisant à néant
Le projet qu’il a fait que je sois ton amant.
GERMAINE
Tu vois bien comme moi qu’il a l’esprit tordu !
Qui fait un tel projet sa femme prostitue.
Puisque d’ignominie il s’avère capable
Pourquoi ne crois-tu pas et juges inconcevable
Qu’il y ait entre elle et lui d’adultères rapports ?
Pour moi, c’est évident. Mon époux est un porc.
On divorce un bon coup. On distribue les cartes.
On refait notre vie. Tout de suite j’écarte
La possibilité d’avoir le même jeu.
Puis on laisse le temps s’écouler quelque peu.
Ensuite, c’est ainsi que je vois l’avenir,
On s’installe tous deux. Ça peut te convenir ?
CHARLES
Ton propos est un vrai tissu d’incohérences.
Tu voudrais te cacher et nier l’évidence
Et d’un autre côté tu dis que vivre à deux
Et au regard de tous comblerait tous tes vœux.
On ne peut pas longtemps poser entre deux chaises
Son cul. Il faut choisir sinon il y a malaise.
Loin de taire un amour, il faut qu’on le proclame.
GERMAINE
L’homme ne comprend pas le cerveau de la femme
Et quand il croit chanter comme elle, à l’unisson,
C’est un concert de couacs qui sous-tend sa chanson.
Ma voix quand je parlais était la traduction
De ce que mon époux avait dans le plafond.
CHARLES
Lorsque tu cites un tiers : deux points et guillemets.
GERMAINE
Et lorsque c’est oral ?
CHARLES
Qu’importe ! Tu les mets.
Tu sais que j’ai pour toi un sentiment très fort.
Pour ne point le montrer, j’ai fait de grands efforts.
Maintenant, je ne peux jouer la comédie
D’être pour toi l’amant et pour lui son ami.
GERMAINE
Laisse-moi manœuvrer afin que la balance
Ne penche du côté qui a sa convenance.
S’il doit s’en prendre à nous, il faut qu’il soit coupable
De quelque ignominie.
CHARLES
Il en est incapable.
Tu bouscules un peu trop les vies, les sentiments.
Ton mari tiens à toi, indubitablement.
GERMAINE
Tu te montres frileux. Arrête ces fadaises.
Tu vois bien, comme moi, combien il prend ses aises.

CHARLES
Nous n’avons, contre lui, pas l’ombre d’une preuve.
GERMAINE
Tu attendras alors, mon chou, que je sois veuve.
Les preuves, c’est un jeu d’enfant d’en fabriquer.
Je provoque un grand feu et j’oublie son briquet.
Il n’en faudra pas plus pour le montrer du doigt.
Il sera pyromane en regard de la loi.
CHARLES
Mais ce que tu me dis est franchement sordide !
GERMAINE
Ce que font nos conjoints n’est pas des plus splendides.
Œil pour œil dent pour dent. Amour et vendetta
Vont souvent de concert et j’en connais des tas…

Scène 4
(Armande, Germaine, Charles)

(On frappe à la porte. Armande pénètre dans la pièce)

ARMANDE
Germaine, es-tu là ? J’ai deux mots à te dire.
(elle voit son époux et Germaine)
Tiens, tu es là aussi ? J’aurais dû le prédire.
(Elle fouille dans son sac et s’adresse aux spectateurs)
Non, non, rassurez-vous, c’est une comédie.
Ce n’est point un magnum que je veux mais ceci.
(Elle sort une culotte grand format)
Voilà. Je l’ai trouvée en faisant mon ménage
Coincée dans les coussins et, vu le faisandage,
J’ai cru de prime abord que d’une de ces grues
Qui font dans le tapin sur les trottoirs des rues,
Elle avait dû tomber par pure inadvertance.
Charles met à profit mes fréquentes absences
Pour en faire venir, qu’il paie et qui s’en vont
Après lui avoir fait ce que, tous, nous savons.
Leur passage furtif est parsemé d’indices
Qui feraient le bonheur des stages de police.
C’est le penchant secret qu’il a pour la bordille.
Dieu le prendrait pour saint mais il lui faut des filles.
Très souvent quand le soir je rentre sous mon toit,
Je dois tout aérer car ça sent le putois.
Ah ! Tu devrais sentir, Germaine, le parfum
Qui traîne, âcre et iodé, comme sont les embruns.
C’est d’un manque de goût. Un vrai parfum de pute.
Tiens, sens-moi cette odeur. Moi, elle me rebute.
(Elle lui passe la culotte sous le nez)
Du poisson de huit jours qu’on aurait exhumé...
J’ai cru de prime abord… Après j’ai raisonné.
Une grue qui aurait un pareil popotin,
Un musc tant prononcé, ce remugle marin…
J’ai eu beau la chercher dans toute la commune,
Pas la moindre traînée… Si, j’en ai trouvé une.
Elle a, pour remplir ça, les bonnes dimensions
Et voit dans les parfums violents la distinction.
Tu vois bien, chère amie, celle que je veux dire ?
De toutes les catins, c’est sans doute la pire.
(Elle fait reculer Germaine avec la culotte)
GERMAINE
Charles, défendez-moi. Votre épouse m’agresse.
ARMANDE
Toi, surtout ne dis rien. Prépare des compresses.
GERMAINE
Tu te fais des idées, fausses bien entendu.
ARMANDE
Ô Dieu ! Qu’on défend mal une cause perdue !
J’ai encor sous les yeux votre écœurante image :
Deux phoques s’adonnant au bas libertinage.
GERMAINE
Je vais tout t’expliquer.
ARMANDE
Un peu de bienséance.
GERMAINE
Ce n’était qu’un affreux concours de circonstance.
ARMANDE
Ah ! Un affreux concours ! Ça oui, tu peux le dire.
En fait nul cauchemar et pas un seul délire
Ne doit en suggérer à tel degré d’horreur.
Et pourtant je l’ai vu, supporté. Ah ! L’horreur !
GERMAINE
En tout cas, ce n’est pas du tout ce que tu crois.
ARMANDE
Ah ! Mes nerfs sont à bout et ma colère croît !
Garce ! Dondon ! Catin ! Grosse vache ! Prends-ça !
(elle la coiffe de la culotte. Une bagarre s’ensuit. Charles y assiste impuissant. Finalement, les deux femmes, épuisées, tombent en larmes. Armande sort sur le balcon. Germaine s’enferme dans la salle de bain. Jean-Baptiste revient)

Scène 5
(Jean-Baptiste, Charles,

JEAN-BAPTISTE
Germaine est repartie ? Alors, Charles, ça va ?
CHARLES
Oui, oui. Parfaitement. Comme tu vois, ça baigne.
JEAN-BAPTISTE
Et ma proposition ?
CHARLES
Elles se sont mis des beignes.
JEAN-BAPTISTE
Qui ?
CHARLES
Nos épouses, pardi. Armande est arrivée.
Elle a fait très grand tort à notre vie privée.
JEAN-BAPTISTE
A notre vie privée ? La tienne ou bien la mienne ?
CHARLES
Aux deux, mon pauvre ami. On aurait dit des chiennes.
JEAN-BAPTISTE
Comment est-ce arrivé ?
CHARLES
Oh ! Rien. Une culotte…
Armande avait les nerfs quelque peu en pelote.
JEAN-BAPTISTE
Une culotte ?
CHARLES
Trouvée coincée dans les coussins.
JEAN-BAPTISTE
Et alors ?
CHARLES
Faudrait-il que je fasse un dessin ?
JEAN-BAPTISTE
Ah ! C’est quand tu as…
CHARLES
Quoi donc ?
JEAN-BAPTISTE
Avec la dame ?
CHARLES
Comment sais-tu cela ?
JEAN-BAPTISTE
Je t’ai vu.
CHARLES
C’est ma femme ?
C’est elle qui t’a dit ?
JEAN-BAPTISTE
Non, non, j’étais présent.
Je t’ai vu ce jour-là sous un jour très plaisant.
CHARLES
Germaine a donc raison ! Entre toi et Armande…
JEAN-BAPTISTE
Que veux-tu donc savoir ? Allez, Charles, demande.
CHARLES
Elle m’a affirmé que vous couchiez ensemble.
JEAN-BAPTISTE
Et tu ne l’as pas cru ?
CHARLES.
Cela ne vous ressemble.
JEAN-BAPTISTE
Elle a pourtant raison.
CHARLES
Comment ?
JEAN-BAPTISTE
Elle dit vrai
Et au péché charnel nous nous sommes livrés.
CHARLES
Là, tu me fais marcher. Non, je ne te crois pas.
JEAN-BAPTISTE
Et pourtant tu devrais. On a franchi le pas.
CHARLES
Germaine a donc raison.
JEAN-BAPTISTE
Oui. Raison cette fois.
Mais n’y vois aucun mal. Ce ne fut qu’une fois.
Une fois seulement lors du feu d’artifice.
Ensuite, elle mura l’accès à l’édifice.
Et voici qu’aujourd’hui, me laissant tout pantois,
Elle s’offre en présent pour être…
CHARLES
Toute à toi ?
Et en compensation, tu me donnes Germaine.
JEAN-BAPTISTE
On peut le voir ainsi. Est-ce que ça fait problème ?
CHARLES
Oh ! Pas le moins du monde…Vu que Germaine et moi,
Je venais pour le dire, avons eu des émois
En commun.
JEAN-BAPTISTE
Non. Pas ça ! Qui peut imaginer ?
Un gourou monomane ? Un faune illuminé ?
CHARLES
Toi-même, mon ami, tu m’as bien incité
A tenter l’ascension du mont Lubricité.
Eh bien, je te l’avoue. Il y a fort longtemps
Qu’y flotte mon fanion.
JEAN-BAPTISTE
Alors, vous êtes amants !
CHARLES
Si tu savais le poids que m’ôte cet aveu !
JEAN-BAPTISTE
Mais tu es un salaud !
CHARLES
Alors nous sommes deux.
JEAN-BAPTISTE
Tu couches avec ma femme et, en plus, tu la trompes.
A ta place, mon vieux, je rougirais de honte.
Tu fais venir chez toi des putes, des traînées
Et dis chérir ma femme, ou tout au moins l’aimer.
Et ça, j’en suis témoin. J’ai vu et j’ai ouï.
Tu fais de ton ardeur un usage inouï.
Comment peux-tu ainsi fouler au pied Germaine
Qui voit sans doute en toi une sorte d’aubaine ?
Quelqu’un qui a le goût des femmes fortes en chair
Et qui sait les charmer sans besoin d’un joker ?
Si tu l’aimais un peu, tu lui serais fidèle.
Or, au lieu de cela, tu farcis les donzelles.
CHARLES
Arrête, s’il te plait, ce propos indigent
Qui donne de ma vie un aspect affligeant.
Jamais, ô grand jamais, je n’ai trompé ta femme
Et la tête au billot encor je le proclame.
JEAN-BAPTISTE
Mais puisque je t’ai vu ! Et c’était une pute !
La nuit, même la nuit, ses cris me persécutent.
Je m’éveille en sursaut, je crois que c’est Germaine
Mais je l’entends ronfler. Tu vois où ça me mène.
Tu ne peux le nier et c’est tomber bien bas
De dire à un ami qu’elle ne l’était pas.
CHARLES
Qu’elle n’était pas quoi ?
JEAN-BAPTISTE
Une putain pardi !
Je distingue assez bien les cris de femme honnête
Et ceux qui, inhumains, tiennent plus de la bête.
Avoue. Ne vois-tu point où le mensonge mène ?
CHARLES
Tu veux la vérité ?
JEAN-BAPTISTE
Enfin !
CHARLES
C’était Germaine.
JEAN-BAPTISTE
Je n’aime pas beaucoup que l’on se rie de moi,
Encore moins, vois-tu, si le rieur, c’est toi.
(il lui serre le col)
Passe encore le fait qu’avec elle tu bernes
Ton ami le plus cher, mais là tu me consternes.
Je compte jusqu’à trois. Après, tu vois ce poing ?
Et pourtant, tu le sais, querelleur ne suis point.
Dis-moi la vérité. Qui était la geisha
Qui sur ton canapé ronronnait comme un chat ?
Un…
CHARLES
Germaine, t’ai-je dit.
JEAN-BAPTISTE
Deux…
CHARLES
Avec moi, elle crie.
JEAN-BAPTISTE
Trois…
CHARLES
Sur la liste des sourds, tu es sans doute inscrit.
JEAN-BAPTISTE
Tiens, tu l’auras voulu. (il le frappe) Merde ! Pourtant tu sais
Que tu es mon ami (il le frappe encore)
CHARLES
Oui, oui, oui, je le sais.
C’est pour cette raison…
JEAN-BAPTISTE
Ah ! Tu en redemandes (nouvelle gifle)
CHARLES
C’est pour cette raison que tu m’as pris Armande ?

JEAN-BAPTISTE
Moi ? Je ne t’ai rien pris. Elle m’a tout donné.
CHARLES
Salaud ! (il riposte. Le bagarre s’ensuit)
JEAN-BAPTISTE
Tu as l’air fin !
CHARLES
Emphysème ! Fumier !
JEAN-BAPTISTE
Scolopendre ! Ichtyose ! Lagothrix ! Latrodecte !
CHARLES
Minus ! Lilliputien ! Locuste ! Tique ! Insecte !
JEAN-BAPTISTE
Même là, dans les mots, tu n’as pas le dessus !
Microcéphale !
CHARLES
Nématode !
JEAN-BAPTISTE
Palémon !
CHARLES
Cocu !
(la bagarre redouble. Les épouses reviennent. Bagarre générale. Rideau)

ACTE V

Scène 1
(Pierre, Miquelon, Gaston, Paulus)

Un an plus tard. La scène est dans l’ombre. On devine des gens à une table
PIERRE
Il n’est qu’en amitié qu’un quota de jachère
Ne se justifie point. Elle doit être entière.
Et pour la préserver on doit fermer les yeux
Sur toutes les tensions qui perturbent son jeu.
Il faut faire l’effort de comprendre les autres.
GASTON
D’autant plus si leur vie diffère de la nôtre.
Moi-même j’ai cherché pourquoi de telles flammes
Poussaient depuis toujours les hommes vers les femmes.
Et réciproquement pourquoi le féminin
Recherchait constamment le genre masculin.
PIERRE
Et avez-vous trouvé réponse à vos questions ?
GASTON
Oui. Et mieux que Newton j’explique l’attraction
Qui pousse sans arrêt le creux vers le convexe.

PIERRE
Je brûle de savoir. Dites-nous.
GASTON
C’est le sexe.
PIERRE
Savez-vous que sans vous jamais je n’aurais su !
MIQUELON
Ça chasse d’un seul coup bien des idées reçues.
PAULUS
Vous ne pouvez savoir à quel point j’ai souffert
Lorsqu’il m’a exposé ce qu’il a découvert.
Je me suis dit : ça y est, il va courir les belles
Pour suivre l’attraction qu’on dit universelle.
Il sera à jamais perdu dans le cosmos
Et verra Aphrodite avec les yeux d’Eros.
Imaginez un peu mon Gaston chez les femmes
Avec tous leurs appâts. Un enfer sans les flammes.
PIERRE
Alors qu’avez-vous fait ?
PAULUS
Je me traite aux hormones
Pour chasser de mon corps ce qui rappelle un homme.
MIQUELON
C’est à n’en pas douter une preuve d’amour.
PIERRE
Que devraient méditer les censeurs d’alentour.
GASTON
Ah ! Laissez les censeurs tremper dans leur vinaigre !
Les moralisateurs ne sont jamais intègres.
Ils sont du genre humain et ont tous ses défauts.
Se croyant dans le vrai ils vous prêchent le faux.
Lorsqu’ils manient la faux pour détruire les vices
De leurs concitoyens et pour rendre service,
Ils oublient que les gens ne leur demandent rien,
Surtout pas leur avis sur le mal ou le bien.
PIERRE
Silence. Taisons-nous. Je crois bien qu’ils arrivent.
MIQUELON
Vous imaginez-vous: Quinze jours aux Maldives !
Les lagons, le soleil, un peu de paradis !
Ah ! Les gens bienheureux !
PIERRE
Et pour pas un radis.
Pour la Saint-Valentin, ils ont fait un concours.
Il fallait rédiger une lettre d’amour.
MIQUELON
Tous les quatre ex aequo à la première place.
PIERRE
Et ce sont nos amis.
GASTON
Des vrais.
PAULUS
De pure race.
PIERRE
Taisez-vous. Les voilà. Préparons nos oreilles
Aux récits d’un voyage aux pays des merveilles.
Les lagons enchanteurs, le sable fin des plages,
Les cocotiers géants et les beaux coquillages.
(Il court écouter à la porte)
Ah ! Ça, j’en étais sûr : ils ont perdu la clef.
MIQUELON
Tu devrais leur ouvrir.

PIERRE
Non, non. Tu es cinglé !
Nous nous sommes donnés du mal pour la surprise…
Ils vont bien la trouver ! Ils ouvrent les valises.
Ils les vident.
MIQUELON
Oh non ?
PIERRE
Si, si. Sur le palier.
(ils viennent tous écouter)
GASTON
Ce n’est pas très gentil.
PAULUS
Non, mais c’est régulier.
Ils nous ont bien laissés sans la moindre nouvelle !
Loin des yeux, loin du cœur. Ils ont eu la vie belle.
PIERRE
Chut ! Ils vont nous entendre.
MIQUELON
Laisse-moi voir au trou.
GASTON et PAULUS
Oh oui ! C’est quand tu veux.
MIQUELON
Eh là vous deux, tout doux !
PIERRE
Tu les vois ? Que font-ils ?
MIQUELON
Charles a un bigoudi.
GASTON
Grand Dieu !
MIQUELON
Un rouleau de Germaine.
PIERRE
Un bigoudi ?
MIQUELON
Oui, un bigoudi. Il détord le fil de fer,
En fait comme un crochet.
PIERRE
Ouahou ! C’est Mac Giver.
Que fait-il à présent ?

MIQUELON
Il vient vers la serrure.
Il va la crocheter.
PIERRE
Chut. Plus aucun murmure.
Reprenons sans tarder dans l’ombre notre place
Et attendons pour voir si le pêne est coriace.

Scène 2
(Pierre, Miquelon, Charles, Jean-Baptiste, Germaine , Armande)

(après plusieurs essais la porte s’ouvre enfin. Les nouveaux arrivants pénètrent avec, en vrac, tout ce qu’ils ont dû sortir de leurs valises. Leurs tenues évoquent les touristes des îles. Charles éclaire, mais ils ne voient pas ceux qui sont assis dans le salon.)

CHARLES
C’est tout de même bon de retrouver son toit.
L’iode, le sel marin, les poissons… Jusque là !
Et leur lait de coco m’a fait languir les vaches…
Vingt cinq heures d’avion et la peur qu’il se crashe…
Ce sont de beaux pays mais les cartes postales
Nous montrent le ciel bleu et une mer étale.
Or, ce sont des pays où il pleut fort souvent
Et, quand il ne pleut pas, alors souffle le vent.
Sans parler des crapauds, la nuit, et des moustiques,
Des poissons venimeux et des plantes toxiques.
JEAN-BAPTISTE
Et les gens du pays ne parlant qu’en patois,
Ce qu’ils disent de nous n’est pas ce que l’on croit.
GERMAINE
Ils sont très souriants. Ce sont des gens affables
Et je n’ai rien trouvé en eux de détestable.
Je préfère penser qu’en discutant entre eux,
Ce qu’ils disent de nous correspond à leurs yeux.
Avez-vous remarqué ces yeux pleins de franchise
Qui nous regardent en face et qui nous divinisent ?
Charles, regarde un peu dans la situation
Où, encore une fois, nous met ta distraction.
Venez. Posons en vrac ce bazar au salon.
Avez-vous remarqué comme cela sent bon ?
Ça sent…Oui, c’est cela… Oui : la pâtisserie.
Hum ! J’avais oublié …Hum ! Ça n’a pas de prix.
Humez ! Ça sent le chou.
ARMANDE
Le chou ?
GERMAINE
Oui. .. à la crème.
Ça sent le caramel.
ARMANDE
C’est vrai.
GERMAINE
Comme je l’aime…
Oh ! Charles ! Dis, mon chou, si tu allais chercher
A la pâtisserie des choux ? Un grand sachet.
J’ai hâte de goûter aux saveurs autochtones.
Les menus tropicaux m’ont paru monotones.
Poissons et crustacés, des montagnes de fruits
Matin, midi et soir tantôt crus, tantôt cuits.
On oublierait le goût des crèmes et des sauces.
Va me chercher des choux et nous ferons la noce
CHARLES
Il serait étonnant à cette heure avancée
Que les pâtisseries soient…
GERMAINE
Qu’est-ce que tu en sais ?
JEAN-BAPTISTE
Germaine, mon amie, il est bientôt minuit !
GERMAINE
Mon Dieu ! Tu as raison. Je confonds jour et nuit.
JEAN-BAPTISTE
C’est un effet pervers du décalage horaire.
GERMAINE
J’ai une faim de loup.
JEAN-BAPTISTE
Chez toi, c’est glandulaire.
ARMANDE
Moi, les voyages longs me coupent l’appétit.
GERMAINE
Quelle chance tu as ! Moi, j’ai faim sans répit.
Il me faut un en-cas tous les cents kilomètres
Sinon c’est l’anarchie dans tous mes paramètres.
La vitesse à laquelle a volé notre avion
A rapproché mes faims et accru leurs pulsions.
Dès demain je m’en vais faire un effort sérieux
Pour supprimer ce lard qui attire les yeux.
ARMANDE
(elle rit comme chaque fois que Germaine parle de maigrir)
Les rondeurs que tu as, Germaine, te vont bien.
En tout cas ton volume à ton Charles convient.
En l’espace d’un an, tu nous l’as transformé.
GERMAINE
Crois-tu que c’est mon lard qui l’a fait fantasmer ?
ARMANDE
Tu as toujours été pour lui la référence.
Le gras, les bourrelets sont à sa convenance.
Pour me faire grossir, il me faisait des pâtes.
GERMAINE
Pour te faire grossir ! Alors là, tu m’épates !
Reconnais, ma chérie, qu’on ne voit pas souvent
Dans la publicité : régime grossissant.
ARMANDE
Lorsque je me pesais, il venait toujours voir
Si l’aiguille montait pour combler ses espoirs.
GERMAINE
Elle ne montait point ?
ARMANDE
Parfois de quelques grammes.
GERMAINE
Il devait être heureux.
ARMANDE
Oh, non ! C’était un drame.
Il était très déçu. Il rêvait de kilos.
GERMAINE
Tout comme le joueur qui rêve du gros lot.
ARMANDE
Maintenant que son rêve est en tous points comblé
Il est plus détendu, cela se voit d’emblée.
GERMAINE
Je trouve qu’il va bien.
ARMANDE
C’est une réussite.
GERMAINE
En somme comme vous. Ah ! Jésus ! Je suis cuite.
JEAN-BAPTISTE
En somme tout est bien puisque sans avocat
Nous avons refondé sans perte ni tracas
En deux couples amoureux deux ménages bancals
Le tout en conservant notre lien amical.
GERMAINE
Toi, Jeannot, tu fais moins le Don Juan, l’éphèbe.
JEAN-BAPTISTE
Toi, Charly, sous le poids tu ne cries jamais cèbe.
ARMANDE
Mémaine, pour tes amies, tu es si généreuse !
CHARLES
Mande, tu es épanouie comme une femme heureuse.
JEAN-BAPTISTE
Mieux qu’un vain statu quo, il me semble exemplaire
D’avoir su entre nous résoudre nos affaires.
Quand on ne s’aime plus, avant de se trahir,
S’écharper, s’étriper, avant de se haïr,
Un sage arrangement, clair, s’imposait à nous.
CHARLES
Sans lui où serions-nous ? Noyés dans quels remous ?
JEAN-BAPTISTE
Les uns contre les autres en vaines procédures
Nous aurions pu agir comme gens immatures.
Avec des avocats, nous aurions dû puiser
Dans nos économies jusqu’à les épuiser.
CHARLES
Dans de très longs procès et sans régler nos comptes
Nous aurions été vils jusqu’à en avoir honte.
JEAN-BAPTISTE
Pour aboutir au point où nous sommes céans :
Deux ménages éclatés en deux couples d’amants.
Comme des gens sensés, nous avons préservé
En changeant nos atouts celle qu’on desservait
En la feignant complète.
CHARLES
Ton parler sibyllin
Est difficile à suivre et pour le décrypter il faut être malin…
Essaie d’être plus clair car, la fatigue aidant,
J’entends de toi les mots et point ne les comprends.
GERMAINE
C’est vrai ce que dit Charles : il faut un parler clair.
Ce qu’on ne comprend pas est toujours de travers.
ARMANDE
Moi, je l’ai bien suivi car il m’a initiée.
GERMAINE, CHARLES
On a préservé quoi ?
JEAN-BAPTISTE
Voyons : notre amitié !
( après qu’ils se soient tombés mutuellement dans les bras)
GERMAINE
Savez-vous à présent ce que nous devrions faire ?
CHARLES
J’aurais bien une idée mais préfère la taire.
GERMAINE
Nous devrions tous quatre aller chez nos amis
Pour voir si, chez l’un d’eux, il y a le couvert mis.
Qu’une carte en dix jours, j’avoue c’est un peu moche.
CHARLES
Je viens de les trouver… oubliées dans ma poche.
GERMAINE
Armande m’avait dit que tu étais distrait
Mais l’être à un tel point !…Nous savent-ils rentrés ?
ARMANDE
Ils savaient que l’avion arrivait aujourd’hui
Mais pas s’il arrivait de jour ou bien de nuit.
CHARLES
Je les mettrai demain dedans leurs boîtes à lettres.
GERMAINE
Ah ! Cette odeur de chou qui par mon nez pénètre !
JEAN-BAPTISTE
Il flotte par-dessus l’impossible parfum
Dont nos chers invertis se servent en commun.
Cet incroyable musc aux tentures s’incruste
Comme la vase tiède ou le limon lacustre.
GERMAINE
C’est quand même le chou, à mon sens, qui domine.
Et ne pas en avoir par l’intérieur me mine.
CHARLES
On va s’ouvrir un pot de confit de canard.
GERMAINE
Ça ressemble à des choux comme un chat au clébard.
CHARLES
C’est tout ce que l’on a pour étancher ta faim.
JEAN-BAPTISTE
Et pour manger des choux, tu attendras demain.
GERMAINE
Croyez-vous nos amis à cette heure chez eux ?
Si je téléphonais ?
ARMANDE
Pour voir s’ils ont des œufs ?
GERMAINE
On voit que tu n’es pas torturée par la faim.
Non… Mais s’ils sont chez eux, ils ont aussi du pain.
Ils ont du saucisson, du jambon, du pâté,
Peut-être un rôti froid, une bisque, un magret.
Hum ! Un civet bien chaud que parfume le thym !
Un coup de téléphone et l’on fait un festin.
CHARLES
On ne peut abuser des amis à telle heure.
GERMAINE
Comme s’ils se gênaient ! Ah ! Ça c’est la meilleure !
Ils arrivent chez nous souvent à l’improviste
Et, à leur appétit, aucun plat ne résiste.
Quand ils disent : bye-bye ! Que la soirée fut belle !
Ils laissent à Germaine un monceau de vaisselle.
Et jamais de la vie aucun ne s’est offert
Pour m’aider, seulement, à lever le couvert.
Charles, tu me comprends ? Un coup de téléphone
Et s’ils disent : qui c’est ? Je dirai : Votre bonne.
JEAN-BAPTISTE
(qui est allé aérer la pièce)
Mes amis, je crois bien qu’un bel orage est proche.
Les éclairs sont lointains mais je sens qu’ils approchent.
Ecoutez. On commence à ouïr les tonnerres.
(à ce moment-là, un éclair, un tonnerre violent , plus de lumière)
CHARLES
Pour ça, on a ouï.
ARMANDE
Mon Dieu !
GERMAINE
Oh, Bonne Mère !
Charles, sais-tu au moins où trouver des bougies ?
J’ai la phobie du noir. Allez zou, réagis !
(mais avant qu’il ait réagi, on éclaire les bougies du chandelier. Alors apparaissent les amis. Sur la table, une pièce montée)
Merde ! Vous êtes là ?… et vous avez des choux ?
La surprise est de taille ! Ah ! Que vous êtes choux !
Des choux, ô oui, des choux ! Je les voyais courir.
Vous êtes merveilleux. Sans vous j’allais mourir.
CHARLES
Un brin exagéré. Vous connaissez Germaine.
Bravo ! Votre présence ici est une aubaine.
Car juste à cet instant nous pensions à vous
PIERRE
… Avec quelque intérêt.
CHARLES
C’est exact, je l’avoue.
Le retour au bercail nous a ouvert la faim.
GERMAINE
J’allais vous appeler pour un morceau de pain.
(embrassades)
PIERRE
Alors, vos impressions sur votre beau voyage ?
JEAN-BAPTISTE
Une moite chaleur.
ARMANDE
De très beaux paysages.
CHARLES
Du poisson et des fruits, des fruits et du poisson.
GERMAINE
Hum ! On dirait les choux qu’on fait à la maison.
GASTON
Bien vu. C’est à mon four qu’ils doivent leur vertu
PAULUS
Et c’est moi qui, au fouet, ai leur crème battue.
(la lumière revenue on éteint les bougies)
PIERRE
Ces deux-là chaque jour, de plus en plus, m’épatent.
MIQUELON
Surtout lorsque chacun met la main à la pâte.
PIERRE
Ils se débrouillent mieux que bon nombre de femmes.
JEAN-BAPTISTE
Dommage que leurs mœurs soient celles qu’on condamne.
Je crois que la nature a abusé des dons
Qu’elle attribue aux hommes en faisant ces garçons.
Oui, elle a abusé…Ce sont des androgames
Tantôt croque-monsieur tantôt croque-madame.
GERMAINE
Moi, ce que je vois là c’est un beau croquembouche.
Sa réalisation ne montre rien de louche.
Dans ces choux entrouverts je devine la crème.
Ce caramel luisant ! Hum ! Comme je les aime.
ARMANDE
Moi, je découvre enfin ce qu’on nomme appétit.
CHARLES
Et moi, même de près, je les trouve petits.
(la lumière vient et repart. A chaque éclair, on voit des mains se rapprocher de la pièce montée. On se bouscule un peu autour de la table. Il finit par manquer plusieurs choux)
GERMAINE
Hum ! C’est un pur délice.
JEAN-BAPTISTE
Quoi donc ?
GERMAINE.
Hum ! Cet orage.
Ah, s’il pouvait durer ! C’est fou mais ça soulage.
ARMANDE
Hum ! Cette chantilly !
CHARLES
Pardon ?
ARMANDE
Je vois mon gentil lit
Et son cher matelas que mon corps las languit.
JEAN-BAPTISTE
Ça colle un peu aux doigts. C’est si bon quand on suce.
GASTON
Je n’ai pas bien saisi.
JEAN-BAPTISTE
Une crampe au médius
GASTON
Donnez-moi votre main pour que ce doigt je masse.
JEAN-BAPTISTE
Ah non ! Cela jamais !
ARMANDE
Mais pourtant tu grimaces.
JEAN-BAPTISTE
As-tu vu ? Il voulait me caresser le doigt.
ARMANDE
Et tu ne diras rien, mon amour, si c’est moi ?
PAULUS
Ce fâcheux contretemps nous retarde les choux
Mais languir un plaisir le rend encor plus doux.
(la pièce montée continue à diminuer de volume)
GASTON
Et si, en attendant, vous nous contiez un peu
Ce que vous avez vu là-bas, sous d’autres cieux ?
CHARLES
Il est très impoli de parler bouche pleine.
GASTON
Je n’ai pas bien compris…qu’avez-vous vu Germaine ?
GERMAINE
Je partage en tout point ce que nous a dit Charles.
GASTON
Et que nous a-t-il dit ?
GERMAINE
Jamais mangeur ne parle.
Hum ! Mais qu’est-ce que c’est bon ! Des choux délicieux !
Qu’allions-nous donc chercher de mieux sous d’autres cieux ?
(à la lueur d’un éclair, on voit Charles qui masse le doigt de Jean-Baptiste. Cela n’échappe pas à Germaine)
Ah non ! Ce que je vois à cet endroit me cloue !
Vous n’allez pas aussi… Ah non ! Ah non ! Pas vous !
JEAN-BAPTISTE
Germaine, qu’y a-t-il ? Tu as l’air mal à l’aise.
GERMAINE
J’ai eu le sentiment de choir d’une falaise.
ARMANDE
C’est à cause des choux que tu n’as point mangés ?
GERMAINE
Non, j’ai vu ces deux-là et ça m’a dérangée.
ARMANDE
Allons, ma chère amie, ce ne sont des fantômes.
GERMAINE
Oui, mais tu n’as pas vu ce que faisaient nos hommes.
Là, juste devant nous, il y avait ton Jean-Bi
Qui faisait la chochotte, Charles à côté de lui.
Charles tenait sa main et lui massait le doigt
Comme s’ils en étaient.
GASTON
S’ils en étaient de quoi ?
GERMAINE
Oh vous ! C’est votre faute ! Avec de tels exemples
On va à la jaquette plus qu’on ne va au temple.
JEAN-BAPTISTE
N’as-tu donc rien compris ? C’est pour donner le change :
De nous voir différents sans doute les dérange.
Alors, si nous montrons à nos chères fofolles
Que nous avons comme eux des manières frivoles,
Ils vont se rassurer et puis, je pense aussi
Que c’est une façon de leur dire merci.
CHARLES
Et quel mal y aurait-il si l’on s’aimait entre hommes ?
GERMAINE
Il y aurait du mal. Erreur sur les personnes.
CHARLES
Faut-il toujours donner un sexe aux sentiments ?
GERMAINE
Je ne sais pas pour tous. Pour l’amour sûrement.
Je n’imagine pas un tenon sans mortaise.
Lesbiennes et homos me mettent mal à l’aise.
On dira sûrement que j’ai l’esprit étroit
Mais les sexes sont deux. Moi, c’est ce que je crois.
JEAN-BAPTISTE
Alors, rassure-toi, il n’y a point d’erreur.
Du passage d’un chou tu as vu la lueur.
Comme il restait collé quelque peu à mes doigts
Charles a tiré son chou.
CHARLES
Comme il n’est pas en bois,
Il s’est un peu brisé et j’ai toute la main
De crème embarrassée.
GERMAINE
Oh que ça te va bien !
Vous n’aviez qu’à attendre !
ARMANDE
Et faire comme nous.
JEAN-BAPTISTE
Holà ! Mais qu’est-ce donc qui colle sur ta joue ?
(à ce moment-là un éclair plus lumineux que les autres, un éclair qui n’en est pas un puisqu’il dure)
GERMAINE
Mon Dieu ! Mais qu’est-ce donc ? Ô mon Dieu que j’ai peur !
Peut-être des Martiens ? Oui, des envahisseurs ?
Vous, hommes de nos cœurs, allez voir au balcon
A quoi cette lumière inconnue correspond.

Scène 2
(Les mêmes)

(ils y vont avec une prudence perplexe. Germaine et Armande les suivent. Lorsqu’ils reviennent, ils ont changé. Ils ne parlent plus en vers et ils ont un fort accent du Midi)
GERMAINE
Tais-toi, grand tarnagas, c’est moi qui vous ai dit : Tè, c’est celui d’Aubagne ! Dès que j’ai vu ses yeux brillants comme des olives noires, je me suis dit : Tè, c’est Marcel ! Tout de suite j’ai mis un nom sous ces yeux. Vous pouvez vous fier à moi. Moi, les yeux, je connais. Tout de suite, je vois si ma daurade est du jour ou de la semaine dernière. Lui, il n’était pas du jour, mais ses yeux brillaient quand même.
Et en académicien. Vous avez remarqué : en académicien. C’est pour ça que la lumière était verte par moment.
ARMANDE
Moi, je l’ai tout de suite reconnu aussi.
GERMAINE
Pas avant moi, c’est pas possible.
JEAN-BAPTISTE
Il souriait, mais il avait l’air de se payer notre tête.
GERMAINE
Non, c’est pas son genre. Il est comme ça. Il a toujours l’œil qui galège.
CHARLES
On dirait que tu le connais.
GERMAINE
Pardi que je le connais… c’est même à moi qu’il a souri le plus.
ARMANDE
Il m’a souri aussi.
GERMAINE
Peut-être, peut-être, mais moins qu’à moi.
ARMANDE
Je te dis qu’il m’a souri.
CHARLES
C’était un homme à femmes. Il leur a beaucoup souri, paraît-il.
GASTON
J’ai bien vu qu’il ne s’intéressait qu’aux deux rascasses.
PAULUS
Je l’ai bien vu aussi.
GASTON
Peut-être mais pas plus que moi.
JEAN-BAPTISTE
C’est pourtant aux hommes qu’il a donné ses plus grands rôles, coquin de sort. Vous savez pourquoi ? Parce qu’ils ont plus de cervelle. Ils retiennent mieux. Vous avez vu comme ils ont une grosse tête par rapport aux femmes.
CHARLES
C’est pas tout à fait vrai. La tête est à peu près la même mais, comme les femmes ont le popotin plus volumineux, leur tête paraît plus petite. Rappelle-toi, Jeannot, un jour tu as comparé ma femme qui était encore ta femme à une bouteille de champagne.
JEAN-BAPTISTE
Bref, en dehors de la tête, imagine un peu si le Bar de la Marine avait été tenu par une femme… tu vois d’ici la réputation… fréquenté que par des hommes , le bar… et que des vieux… Avec une fille devant sur le trottoir qui fait semblant de vendre des palourdes.
PIERRE
A mon avis, il ne faisait pas son âge.
MIQUELON
Tu parles : il est immortel.
JEAN-BAPTISTE
Ses personnages sont immortels. Pas lui. La preuve : il est mort.
GERMAINE
Peuchère ! Le pauvre ! Lui qui aimait tant la vie !
GASTON
Tu le crois, mon Paulus, qu’il a donné ses plus beaux rôles aux hommes à cause de la tête ? Peut-être qu’il les aimait mieux que les femmes. Dans ce milieu, il y en a beaucoup comme nous, tu sais.
Elles ont beau dire qu’il leur a souri, mais à moi aussi, il a souri…et pas n’importe comment.
PAULUS
Dis tout de suite que tu veux me rendre jaloux.
CHARLES
Vous avez remarqué quand je lui ai dit : Marcel ! … Il n’a pas bronché. C’était peut-être pas lui, tout compte fait. C’est peut-être seulement notre imagination…
JEAN-BAPTISTE
C’était trop familier. Il fallait lui dire : Monsieur Marcel… ou Maître.
CHARLES
Tu crois ?
JEAN-BAPTISTE
Eh non, je ne crois pas. Alors là, je ne crois pas du tout. Mais pas du tout du tout.
CHARLES
Pourquoi tu ne crois pas ?
JEAN-BAPTISTE
Je ne crois pas parce que j’en suis sûr.
PAULUS
Oh, fan de chichourle ! On a pris tous nos choux !
GERMAINE ET TOUS LES AUTRES
Mais alors, Bonne Mère, c’est une tragédie !


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LES BOURGEOIS DECALES (suite 5)
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