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 LE CHEMIN DE BARBARAS (suite 4)

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Leo REYRE
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Date d'inscription : 20/01/2010
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MessageSujet: LE CHEMIN DE BARBARAS (suite 4)   Lun 12 Avr - 12:15

LE JOUR OU BAPTISTE CAPTURA DES OISEAUX


Maintenant qu’il fait froid, le troupeau reste au jas. Ça te dirait de venir aux oiseaux ? »
Antoine ne se le fit pas dire deux fois. Depuis qu’il en rêvait!
Baptiste savait tout. C’était son dieu. Dès qu’il pouvait s’échapper, c’est-à-dire souvent car le travail de Thérèse la tenait longtemps éloignée de leur maison, Antoine fuyait la ville et ses ruelles sordides. Il traînait dans les ramières où il chassait les libellules. Parfois, armé d’une fourchette, il lardait les loches paresseuses immobiles entre les galets de la rivière. Il connaissait toutes les haies d’aubépines, de prunelliers et de sureaux qui bordaient les chemins jusqu’à la campagne. On ne lui faisait pas prendre une mésange charbonnière pour un moineau ni un épeire pour un faucheux mais l’école, non merci, il ne voulait pas en entendre parler.
Son bonheur, c’était de rejoindre son vieux compagnon qui gardait le troupeau de Besson sur les terres de la Chesnette.
Lorsque Baptiste cherchait à rameuter quelques bêtes capricieuses, Antoine attendait, assis sur un terme à l’angle du champ. De loin, il admirait le travail du chien et la toute puissance de l’homme solitaire. Puis le chien reprenait sa faction auprès de son maître et Antoine venait se tapir au sol près de lui.
Baptiste finissait toujours par lui conter une histoire. Il l’écoutait, couché sur le dos, les mains croisées sous la nuque, le regard perdu dans les nuages. Il y avait toujours des bêtes et des étoiles dans les contes de Baptiste. Un ravissement.
Pour la première fois, Antoine était invité à oiseler : son rêve.
Baptiste capturait des oiseaux de toutes sortes. Il en vendait à contrecœur aux chasseurs qui venaient lui en demander et retirait de ce négoce quelques pièces qu’il ne dépensait pas.
« C’est mon trésor du ciel, avait-il dit à François qui allait borner les terres de Davin.
-Un jour ou l’autre, tu vas te faire griller les pieds, vieil avare.
-Ceux qui me les feront griller n’auront qu’une odeur de vieille couenne. Crois-tu que je suis riche, François ? Un berger qui garde les bêtes des autres et qui se contente d’une gousse d’ail sur un croûton, qui viendrait lui chauffer les pieds ? Je ne suis pas détraqué : je sais que je ne risque rien.
-Qui sait ? avait ri François. On a connu des riches qui mettaient des guenilles pour paraître pauvres.
-Mais ils ne mangeaient pas des gousses d’ail. »
François avait donné des éperons et avait poursuivi son chemin vers Montmartel.
« -Viens demain de bonne heure, petit. Il faut être installé avant le jour. Tu crois que tu vas pouvoir te réveiller ? »
Sûr qu’il pourrait se réveiller. Au besoin, il ne dormirait pas. Au comble de l’excitation, Antoine regagna Valréas.
Il retrouva sa rue et son caniveau fétide. Un groupe de ménagères attendait devant la boulangerie d’Orgeas. Celui-ci, les bras croisés, leur interdisait l’accès à son fournil.
« Mais, bon Dieu, je vous dis que ma farine n’est arrivée qu’à midi ! Je ne suis pas sorcier. Le pain, il lui faut du temps. Calmez-vous.
Encore heureux que j’aie pu en avoir ! Sinon, vous m’écharpiez. Je plains vos maris.
Que se passe-t-il ? Demanda Louise, la femme de Jean-Louis Dufrêne l’orfèvre.
-Il se passe que c’est à cause des lèves, des réquisitions si vous préférez. Plus ça va, plus ils en font. L’armée a de l’appétit. Une ogresse ! Elle bouffe nos hommes et tout le reste.
Quand on fait les comptes, il nous reste les yeux pour pleurer.
Et les prix ? Vous avez vu le prix de la farine ?
-On voit le prix de ton pain, fit Clarice Germain en prenant les autres à témoin.
-Vous vous imaginez peut-être toutes que c’est moi qui fixe le prix de mon pain !
-Et la loi du maximum ? Il ne faudrait pas l’oublier, cette loi !
-Tout de suite les grands mots : la loi du Maximum. Quand vous avez dit ça, vous avez tout dit. Mais quand même, Clarice, ce n’est pas moi qui vends les poulets au prix d’une journée d’homme ! La loi du Maximum, elle existe aussi pour les poulets.
-Je vends mes poulets comme je le veux parce que ce sont de beaux poulets. J’ai mes clients et mes clients ne veulent pas entendre parler de ceux des autres. C’est la loi de l’offre et de la demande. Et puis, mes poulets sont bons.
-Et moi, il n’est pas bon mon pain ? Ceux qui ne le trouvent pas bon n’ont qu’à le faire eux-mêmes. A la campagne, on fait son pain. On n’attend pas que ce bounias (naïf) d’Orgeas le livre tout croustillant et bien levé…parce que mon pain est croustillant et bien levé, oui mesdames. Moi, je ne suis pas le bon Dieu : je suis boulanger.
-Justement, vous êtes boulanger. Vous êtes tenu de faire du pain.
-Je suis tenu d’en faire si j’ai de la farine. Mais voilà, il y a les réquisitions.
-C’est toujours la même chanson. Pas de farine : la faute aux réquisitions. Trop cher : la faute aux réquisitions.
Et oui, ma pauvre Clarice : les réquisitions. Il n’y a pas que la farine. Notre fourrage part à Orange. Notre vin, notre huile, notre viande prennent le même chemin. Je le sais : Charansol et Mancelon font le transport.
C’est simple, si vous voulez manger à votre faim, enrôlez-vous. Il faut être soldat et non boulanger ou marchand de poulets.
-Ils ont fait compter les mules, les chevaux et les ânes. Ils vont sûrement nous les prendre aussi. Tu ferais bien de te cacher, Joseph. »
Il y eut un court moment de rire dans l’attroupement et les têtes se tournèrent vers Joseph Vial le serrurier qui venait d’arriver.
« Vous avez tort de rire. J’ai vu les listes quand ils m’ont fait ajouter des barres de fer à toutes les fenêtres.
Dans l’histoire, les plus ânes c’est vous parce que moi je n’ai ni âne, ni mule, ni cheval. Ils peuvent bien vous les prendre tous, je m’en bats les cuisses.
-Moi aussi, j’ai vu les listes, déclara Martial Vernet qui s’inquiétait de ne pas voir revenir sa femme.
Dis-toi bien que les Valréassiens ne sont pas nés de la dernière pluie. Tu as sans doute lu la même chose que moi. J’en ris encore. Ici, on ne trouve que des vieilles carnes. C’est à qui aura le cheval le plus estropié, la jument la plus bancale, la mule la plus vieille. J’ai vu les noms. Certains ont déclaré des bêtes aveugles. Ils les gardent quand même pour le plaisir de leur faire manger leur meilleur fourrage.
-J’ai vu mais je n’ai pas remarqué.
-Toi, mon pauvre Joseph, tu ne remarques même pas que ta femme est prête à te faire un petit. »
Il y eut quelques sourires mais ils s’effacèrent car Guinard le crieur public, oreille du comité de surveillance, passait.
Il toisa les ménagères, considéra avec insistance les quelques hommes présents et poursuivit son chemin sans un salut, sans un mot, le tricorne enfoncé jusqu’aux sourcils.
« Qui l’a connu et qui le voit, déclara Louise Bringue. La cocarde lui est montée à la tête.
-Elle a dû s’y trouver bien seule, ironisa Vernet. »
Avant les événements, on avait connu Guinard sacristain. Il avait sonné les cloches, rempli les burettes et chanté des alléluias pendant tant d’années qu’on pensait qu’il ne savait faire que cela. Il passait pour être un benêt inoffensif.
Puis il s’était enflammé pour Robespierre. Il avait participé activement à la dépose des cloches et s’était réservé l’honneur de briser la plus grosse, celle qu’il n’avait jamais pu maîtriser. Il s’était illustré dans la dénonce en aidant la comité à établir la liste des papistes fervents, fidèles du saint lieu. C’est à lui qu’ils devaient leur arrestation, leur ruine, leur bannissement ou leur mort.
Tous ces actes l’avaient conduit à la responsabilité de crieur public. Plus que cette fonction, c’est son appartenance au comité de surveillance révolutionnaire qui inquiétait. Cet être sans intelligence et sans discernement jouissait du pouvoir de faire peur. Curieusement, après la chute de ses amis, Guinard n’avait pas été inquiété… ce qui le rendait encore plus inquiétant.
« Alors, ce pain, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? »
Orgeas pénétra dans son fournil et ressortit presque aussitôt.
« Il est cuit, mais il vous faut patienter encore un peu… à moins que vous vouliez défourner à ma place.
Le blanc sera à 0,65F, le pain second à 0,30F. Attention ! Il n’y aura que trente pains. C’est tout ce que j’ai pu faire. Estimez-vous heureuses, mesdames, mon four est comme mon cœur : il est grand.
On oublia Guinard et on se tassa à l’entrée de la boulangerie.
« Du calme ! Il y en aura presque pour tous. »
Antoine courut chez lui. Thérèse fut étonnée de lui voir soulever le couvercle de la marmite.
-On la mange quand ? demanda-t-il.
-Quand elle sera cuite. Dans une bonne heure. D’habitude, je dois la réchauffer je ne sais combien de fois en attendant que tu arrives. Aujourd’hui, miracle : tu es là avant l’heure et tu as faim. Le soleil a dû se lever à l’envers. Je n’ai même pas de pain. Le boulanger n’a plus de farine.
-Vas-y vite. Il en a et il a fait des pains. Trente, il a dit. Si tu avais vu le monde qui attendait ! Il n’y en a peut-être plus.
-Cours en chercher un, ça te fera patienter et ne le commence pas en route. Prends la marque et ne la perds pas.
Antoine dut prendre la file et attendre son tour.
« Antoine ? s’étonna le boulanger. Ta maman n’est pas malade, au moins ? »
Antoine fit non de la tête et tendit sa réglette de bois. Le boulanger l’examina et y fit une entaille rectiligne. Puis il la rendit à Antoine en même temps qu’il lui donnait un pain un peu trop cuit.
« Il faudra dire à ta maman de venir régler : le compte est plein. »
On payait rarement avec de l’argent chez le boulanger. Les cultivateurs qui ne faisaient pas leur pain fournissaient le blé, les fagots. Le boulanger les payait en pains toute l’année. Les citadins, comme Thérèse qui n’avaient ni terre ni argent, effectuaient des travaux divers dont on tenait compte au moment du règlement. Seuls, les bourgeois puisaient dans l’escarcelle.
Thérèse gagnait son pain en faisant le lavage, le raccommodage et le repassage d’Orgeas. En fin de mois, les comptes étaient généralement en équilibre.
Antoine revint et raccrocha la marque au clou.
« Maman, il faut régler chez le boulanger : la marque est pleine.
-Je sais. J’irai demain. J’ai une corbeille de linge pour lui. »
Antoine avala sa soupe trop chaude puis, comme pris d’un brusque besoin de dormir, il bailla bruyamment.
« Maman, je vais me coucher. Demain, je vais aux oiseaux avec Baptiste. Réveille-moi.
-Tu n’y vas pas avant jour, tout de même ?
-Si, justement.
-Tu ne resteras donc jamais tranquille à la maison ! Les enfants de ton âge dorment et vont à l’école.
-C’est pas vrai. Ils dorment mais ils ne vont pas à l’école.
-Ils y vont presque tous.
-Un jour tu as dit à la voisine qu’il n’y avait plus de place et que, si c’était pour entasser les enfants dans une cave humide, il valait mieux les garder à la maison.
-Mais tu n’es jamais à la maison !
-Baptiste, lui, n’est jamais allé à l’école et pourtant c’est un savant.
-Baptiste ! Baptiste ! Tu ne sais me parler que de Baptiste !... Quand j’ai dit qu’il n’y avait plus de place, tu avais deux ans de moins et il n’était pas question de te mettre à l’école. Maintenant, tu as l’âge d’apprendre à écrire, à lire et à compter…Et s’il n’y a pas de place dans l’école de notre rue, tu iras dans une autre. Il y en a une bonne douzaine.
-Tu sais bien que dans ces écoles les maîtres sont des ânes. C’est François qui l’a dit. Toi, tu n’es jamais à l’école et pourtant tu sais lire et écrire.
-Je sais aussi compter, cuisiner, repasser, laver, filer, tricoter. Je n’ai pas appris tout ce que je sais faire en courant la campagne.
-Mais, tu n’es pas allée à l’école. C’est toi qui me l’as dit.
-Non, je ne suis pas allée à l’école parce qu’il n’y avait pas d’école pour les pauvres. J’ai appris à dix-sept ans. J’étais lingère chez les Pialla. Madeleine, leur fille avait mon âge. Elle m’a aidée. Sans elle, je serais une illettrée comme la plupart des gens de notre condition. Il faudra bien qu’un jour tout le monde sache lire ! C’est parce que nous avons été maintenus dans l’ignorance que les riches ont fait ce qu’ils ont voulu de nous. Un âne, tu lui donnes un ordre, il avance. S’il fait le têtu, tu lui tapes dessus et il finit toujours par avancer. Tu veux être un âne toute ta vie ?
-Hi-han ! Hi-han ! »
Antoine continua à braire en trottant autour de la table. Thérèse leva la main mais le rire l’emporta. Elle fit mine de le poursuivre mais elle le laissa fuir vers son chambron (chambrette).
Ce soir-là, il se coucha tout habillé. Le sommeil ne vint pas. Il essayait de ne penser à rien mais c’est alors que les pensées se bousculaient dans sa tête. Il se leva pour regarder le ciel. Le vent du sud-ouest faisait courir les nuages.
« -Le vent de la pluie, ça vaut rien. Baptiste me l’a dit. »
Il se recoucha, inquiet. Il revint souvent à la fenêtre en pestant contre ce vent contrariant. Enfin, les étoiles reprirent définitivement possession du ciel.
Comme il sentait que le sommeil le gagnait, il resta à la fenêtre pour écouter les bruits de la nuit. N’y tenant plus, il écarta le rideau qui séparait sa chambre de celle de sa mère. Il s’avança sur la pointe des pieds et posa sur son front un baiser furtif. Cet effleurement la réveilla.
« Déjà ? Tu es fou, mon petit.
-C’est le moment. Je pars.
-Il fait nuit noire. Les portes de la ville sont encore fermées.
-Je sais par où passer.
-Imagine que les gardes te prennent pour un brigand.
-Les gardes, on dirait que tu ne les connais pas. Ils sont toujours attelés au tonneau. Avec ce qu’ils ont pipé hier soir, ils doivent dormir comme des saquettes (petits sacs). Tout doit être installé avant jour. Alors, je pars. »
Il sortit sans écouter les dernières recommandations de sa mère. Il partit dans la nuit, dominant sa peur. Le gargouillis de l’eau dans le caniveau le guida jusqu’à la place vaguement éclairée par une lanterne.
Les Valréassiens dormaient derrière leurs volets clos. Ils respectaient le couvre-feu depuis que Brémond, ivre à la sortie du cabaret et n’ayant pas su retrouver sa maison, avait été pris par la patrouille. Il était resté huit jours en prison et, comme la perquisition effectuée à son domicile avait permis de découvrir un tonnelet de salpêtre, il avait été bien près de partir pour Orange ? Sans l’intervention de l’officier municipal Aubenas qui fit ressortir qu’on n’envoyait pas en prison un homme qui a deux de ses fils au front, il aurait subi le sort réservé aux contrebandiers et aux suspects.
Ce coup de semonce et quelques paroles bien appuyées d’Aubenas avaient ramené la discipline dans les rangs valréassiens.
La porte Berteude était fermée mais tout avait l’air calme. Les gardes devaient cuver leur vin. Il remonta la rue des remparts jusqu’au moulin. L’ayant contourné, il arriva à l’écluse.
Là, il connaissait un passage où personne n’aurait pu le suivre.
Il se glissa entre le mur et le premier barreau de la grille du bief qui, passant sous les remparts, amenait l’eau au moulin. Les chats y passaient. Antoine les avait vus.
Il sortit de l’autre côté de la muraille. Quelques dizaines de pas à découvert puis la campagne. Là, la nuit ne lui faisait plus peur.
Longeant les canniers, les ronciers, bondissant par-dessus les rieux et les fossés, se coulant dans les hautes herbes, il fut enfin devant l’enclos de la bergerie. L’air frais de la nuit agonisante l’avait complètement réveillé. Il franchit le muret de pierres sèches et se trouva devant le portail du bercail sans avoir alerté le chien. Un filet de lumière filtrait. Il allait cogner pour signaler sa présence.
« Entre petit, je t’ai entendu quand tu traversais l’estouble (chaume). C’était du bon froment ; la paille craque plus que celle de l’avoine. J’ai dit à mon chien qu’il pouvait se rendormir.
Tu n’es pas en retard. C’est bien. Viens boire un peu de bouillon chaud. »
Le breuvage le ravigota totalement.
« Maintenant, il faut y aller. »
Baptiste conduisit Antoine dans une annexe séparée de la bergerie par un rideau de toiles d’araignées.
« N’aies pas peur. Tu verras toujours des rantelles (toiles d’araignées) dans les bergeries. Les araignées sont les complices des pâtres. Elles se nourrissent de mouches. »
Lorsqu’il éleva le bougeoir au-dessus de sa tête, ce fut la stupéfaction et le ravissement. Sur toute la surface du sol, il y avait des cages d’osier alignées sur des claies de roseaux. La flamme vacillante réveilla les occupants qui, effarés, se mirent à sautiller d’un bord à l’autre.
« Pas trop de gestes, conseilla Baptiste. Il ne faut pas qu’ils se blessent contre les barreaux. »
Certains oiseaux avaient déjà du sang autour de leur bec.
« Ils n’ont jamais connu la prison. Ils ne comprennent pas ce qui leur arrive. Alors, ils veulent passer entre les barreaux.
-On les emporte tous ? demanda Antoine.
Malheureux ! A quoi ça servirait ? On va seulement choisir les meilleurs. Il y a les chanteurs et les muets. J’ai fait des remarques sur les cages. Puis il y a tous ceux qui sont encore trop malheureux d’être enfermés. Ceux-là, je ne leur fais pas voir le ciel de quelques jours. Imagine leur détresse.
-Qu’est-ce que tu en fais après ?
-Après, quand ils sont résignés, je les vends à des chasseurs.
-Pour qu’ils les mangent ?
-Non. Ils en attrapent d’autres grâce à ceux-là.
-C’est quand même cruel. Et ceux qui sont blessés, tu les vends aussi ?
-S’ils s’habituent, s’ils cessent de lutter pour leur liberté, oui, je les vends. Ils n’ont pas assez de caractère.
Si, au contraire, ils continuent à se mettre la tête en sang, s’ils ne renoncent pas, ces durs à cuire, je les relâche et je leur souhaite bonne chance.
Les hommes, c’est pareil. Il y a ceux qui s’habituent à tout même à l’injustice ou à l’esclavage puis il y a ceux qui luttent obstinément pour la liberté et l’égalité. Seulement, chez les hommes, ce sont ces derniers qu’on enferme dans des cages ou qu’on passe à la casserole.
-Comme Guillaume ?
-Oui, comme Guillaume.
-Tu crois que les brigands l’ont passé à la casserole.
Je ne crois pas. Ceux qui passent les oiseaux à la casserole ne sont pas des brigands, ce sont des juges.
-C’est peut-être un brigand, lui aussi.
-Oh non ! Aucun risque. Je le connais bien. Seulement, ils doivent le garder comme otage.
-C’est quoi, otage ?
-Ils le gardent et si, un jour, les gendarmes prennent un des leurs, ils l’échangeront contre Guillaume… Ou alors, ils vont demander une rançon, beaucoup de pièces d’or, pour le rendre au tribunal d’Orange.
-Ça, je crois pas. François a dit que, s’ils voulaient une rançon, on le saurait depuis longtemps.
-De toute façon, personne ne sait. Tiens, les appelants, c’est ceux-là, dans le coin.
-C’est des mauvais, alors, puisque tu les gardes en prison.
-Malheureux, ce sont les meilleurs !
-Alors, tu m’as raconté des histoires ?
-Pas du tout. Je suis un homme et j’ai, moi aussi, mes esclaves. C’est une pache (contrat oral) entre eux et moi. Ils chantent pour moi tout l’hiver. En échange, je les nourris et je les tiens à l’abri du froid. L’hiver, c’est dur pour les oiseaux ! Après, je leur rends la liberté.
Aide-moi à ranger les gabios (cages) le cadre. Fais bien attention de mettre toutes les mangeoires du même côté. »
Antoine s’appliqua à installer les cages sur le support. Ensuite, Baptiste les couvrit d’un sac de chanvre qu’il arrima avec des lanières de cuir.
-C’est pour le froid ?
-Non. S’ils ne voient rien, ils ne sont pas effrayés pendant le transport. Attrape d’un côté. Nous allons les sortir. »
Accrochée à la porte d’un réduit, il y avait une musette de toile marron. Baptiste la saisit au passage. Antoine pensa que c’était le déjeuner mais, une fois dans la bergerie, quand Baptiste en vérifia le contenu, il fut déçu. Elle contenait des baguettes de cornouillers longues d’un bon empan, un pot de glu noire et luisante, une fiasque d’eau, un flacon d’huile d’olive, un vieux pichet cabossé rempli de cendres.
« Il doit rester des raisins secs quelque part sur l’étagère. Si tu les trouves, mets-les dans ta poche mais ne les mange pas. Ils ne sont pas pour toi. »
Ils sortirent. La nuit était encore là. Contre le mur, il y avait des branches fourchues.
« N’oublions pas les cimeaux, dit Baptiste. Prends les deux plus courts ; je me charge des autres. Si ça se passe bien, c’est là-dessus que les oiseaux se poseront. Allons, en route ; Ce n’est pas le moment de chaumer. »
Ils gravirent la colline et parvinrent sur le plateau. Là, à l’orées d’un bois de chênes verts, se dressait un grand chêne blanc. Il s’élevait au-dessus des autres et dominait la plaine. De loin, on ne voyait que lui. Ils déposèrent leur chargement à son pied.
« Pendant que je prépare les baguettes, va couper quelques branches bien feuillues. Prends ça. »
Il venait de sortit une serpe de dessous sa cape. Antoine fut un peu intimidé de tenir dans sa main cet outil dangereux mais la fierté l’emporta et il la brandit comme une arme. Adapté à l’obscurité, il trouva les branches demandées sans difficulté. Il en fit un tas auprès du chêne.
Baptiste était dans le feuillage.
« Donne moi le gouiard. Il y a deux branches qui m’empoisonnent. »
Antoine se hissa sur une branche basse et tendit son outil. La silhouette du pâtre commençait à se découper dans la trouée pratiquée au milieu des branches. Le jouer se levait.
Malgré son âge, Baptiste était leste comme un écureuil. IL sauta de son perchoir, se passa la musette autour du cou, saisit un cimeau et disparut une nouvelle fois dans les ramures. Il s’y affaira un moment. Dans le silence, Antoine entendait seulement sa respiration.
« Fais-m’en passer un autre.
-Lequel ?
-Le premier venu. Ils sont tous prêts. Je règle la hauteur sur place. »
Il lui tendit le plus grand. Les bras de la fourche étaient régulièrement entaillés au couteau. Antoine comprit que ces fentes étaient destinées à coincer les baguettes.
Il se hissa sur une branche maîtresse.
« Attention ! Tu vas t’envisquer (t’engluer) ! »
Antoine se tint accroché à la grosse branche d’où il pouvait suivre la manœuvre. D’un mouvement tournant, Baptiste sortait prestement les vergettes du pot de glu. Il fixait chacune d’un geste assuré dans les incisions de la fourche. Il reconstituait ainsi un rameau plausible sur lequel chaque perchoir était un piège prêt à basculer sous le poids d’un oiseau. Lorsqu’il eut fini, il sauta de l’arbre et prit un peu de recul.
« Il y en a un qui dépasse un peu trop. Tant pis, on verra bien.
-C’est important ?
-Ça dépend. Soit ça les fait fuir, soit ça les attire. Ça dépend de l’humeur du moment. Si ça ne marche pas, j’irai le changer. Ne perdons pas de temps : le jour arrive. Passe-moi les gabios sans les secouer. »
Baptiste disposa les cages autour de l’arbre, dans les genêts, dans les genévriers, parfois sur des touffes de thym. Sur chacune, Antoine mettait une poignée d’herbe pour les camoufler.
« N’en mets pas trop. Elles doivent être invisibles d’en haut mais il faut que l’appelant voie venir.
Tu as coupé les branches ? Viens, il nous faut faire l’espère. »
A quelques pas, il y avait un pin tordu d’où la vue sur le chêne et l’espace environnant était splendide.
« Là, c’est bien. On voit venir de loin. »
Baptiste disposa les branches en un écran trop clair au goût d’Antoine.
« Ils vont nous mirer.
-Inutile de trop se camoufler, petit. L’important, c’est de ne pas bouger. Quand ils arrivent, c’est qu’ils ont été appelés par ceux des gabios. Et tu sais ce qu’ils leur disent, ceux des gabios ?
« Es aqui (ici) ! Si, si, si ! Grun (grains) de rasin (raisin) ! Si, si, si ! Grun de rasin ! Si, si, si ! »
L’oiseau n’a pas trop de tête mais il a un gros gésier. Les arrivants, en entendant ça, n’ont d’yeux que pour les cimeaux. Ils ne nous voient pas. Et tu verras qu’il faut sortir vite dès qu’un oiseau est pris.
Ecoute, nous serons vite fixés. »
Antoine tendit l’oreille mais n’entendit rien. Il retint sa respiration. Au-dessus de leur tête passa comme un souffle de vent. Puis un oiseau assez gros se posa sur une branche basse.
« C’est un merle, chuchota Baptiste. Je n’ai pas de rampèu (appelant). C’est la quine (grive musicienne) qui l’a fait venir. Elle a un bon sifflet. Tu l’as entendu.
-Oui, j’ai fait attention, répondit Antoine qui n’entendait que le tambourinement de son cœur. »
Le merle s’ébroua. Puis il disparut dans les branches. Seuls, les soubresauts du feuillage trahissaient ses déplacements.
« Il ne montera pas… sauf si c’est le caganis de la nichée. Le caganis, c’est celui qui n’est pas assez malin pour gober les chenilles que la mère apporte à la nichée. Il regarde grossir ses frères et lui reste gringalet.
Quand ils viennent d’en bas, comme lui, ils s’empèguent (s’engluent) rarement. »
Le merle s’envola en ricanant.
-C’était pas le caganis, dit Antoine.
L’attente continua, longue mais exaltante.
Le ciel avait viré du violet au bleu franc. La brise du matin était froide et l’immobilité accentuait sa morsure. Antoine avait des fourmis dans les jambes mais il savait qu’il ne devait pas bouger.
Les oiseaux babillaient, jasaient, gringottaient mais ne chantaient pas.
« Je vais leur remettre de l’eau, dit Baptiste. Ça les réveillera. »
Il sortit de l’affût mais se figea aussitôt, le buste penché en avant, les yeux fixés sur l’horizon.
Antoine se tapit pour mieux se confondre avec les broussailles. Les pinsons s’égosillaient. Il scruta l’horizon, lui aussi. Il ne vit rien mais il savait qu’il allait se passer quelque chose.
Un vol d’oiseaux fit un passage à faible hauteur puis amorça une courbe et revint vers l’arbre. Cinq ou six oiseaux se posèrent en même temps.
Baptiste bondit. Antoine le suivit. Déjà, le pâtre en tenait deux.
« Il doit y en avoir un autre. Cherche. »
Antoine, à quatre pattes, inspecta vainement toutes les touffes d’herbes. Tout à sa déconvenue, il leva la tête. L’oiseau était là, pendu par les ailes à une ramille. Il regardait l’enfant d’un air pitoyable.
« Vite ! Attrape-le. Si la glu lâche, il va filer. »
La glu distendue céda à l’instant où Antoine tendait la main. L’oiseau tomba, se ressaisit et, en voletant maladroitement, réussit à s’échapper.
Honteux, Antoine avait envie de pleurer. Il baissa la tête. C’est alors qu’il en découvrit un autre à ses pieds. Un gluau lui bloquait les rémiges d’une aile. Antoine le saisit prestement.
« C’est bien, petit. Celui-là, je ne l’avais pas vu tomber. Sans toi, il prenait la poudre d’escampette comme l’autre. »
Baptiste les glissa dans sa chemise et remonta dans l’arbre pour replacer les vergettes. Puis il revint à l’espère.
« Maintenant, c’est le plus délicat. Il faut les nettoyer sans les blesser.
Il sortit le pichet de cendres et le flacon d’huile. Il imbiba d’huile un flocon de laine puis il sortit un oiseau de sa chemise. Il le coinça adroitement entre ses doigts et frotta délicatement les plumes engluées.
« L’huile, ça n’enlève pas toute la glu, mais elle colle moins. Après, regarde bien, je mets un peu de cendre et les plumes sont complètement décollées. »
Antoine observait tous les gestes du pâtre mais son regard était sans cesse attiré par l’arbre. Il comptait bien voir le prochain vol avant Baptiste.
Soudain, le chêne parut s’enflammer. Le soleil de levait.
« Pourquoi tu ne les mets pas dans les gabios, avec les autres ? demanda-t-il en voyant Baptiste enfourner les pinsons dans un sac de chanvre.
-Parce qu’ils sont affolés. Imagine ce qui vient de leur arriver. Ils se blesseraient à mort. Dans le sac, même s’ils s’agitent, ils ne peuvent pas se faire mal. Au jas, je les mettrai dans des gabios à côté des autres pour qu’ils se fassent une raison. Chut ! Ecoute. Les chiques rousses (bruants jaunes) donnent. »
En effet, le chant des oiseaux s’était fait plus insistant, plus tendu.
« Tu la vois ? Elle s’est posée à côté de la baguette, la garce. »
Les appelants avaient changé de ton. Leurs cris étaient soutenus mais plus calmes comme si une conversation s’était engagée entre eux et l’oiseau perché.
Antoine comprit que les oiseaux avaient un véritable langage mais que celui-ci comportait des lacunes. Il voyait bien que l’oiseau, là-haut, répondait aux autres. Il regardait autour de lui, cherchait visiblement d’où venaient les appels. Il aurait dû fuir…si les autres l’avaient averti du péril. Les traîtres ! Ils continuaient à lui dire : Si, si, si ! C’est ici ! Alors, bêtement, il sauta sur la première baguette. Son cri de surprise et d’indignation ravit les oiseleurs.
Antoine fut sous l’arbre au moment où le captif se laissait glisser de la dernière branche. Il le cueillit comme un fruit mûr. C’était un bel oiseau à la queue longue, au plumage jaune brun.
« C’est la cinquième que je prends. Il n’y en a pas des vols. Elles sont souvent seules ou par paire.
Ça commence bien. J’ai entendu passer les montagniers (pinsons boréals), mais haut. Ils n’avaient pas l’intention de s’arrêter. »
Sur un arbre, assez loin, un oiseau fit entendre sa voix de crécelle.
« Une payse ! Vite à l’espère ! C’est une grive…la plus grosse. C’est bon signe : les autres ne vont pas tarder. Alors là, c’est autre chose. Les grives, c’est pas des clin-clans (petits passereaux). »
La grive les vit et s’envola.
Puis une nuée de mésanges envahit l’arbre. Baptiste pesta.
« Les lardènes, sacré Dieu ! La peste. Elles vont toutes s’empéguer, les charognes ! »
Il bondit et gesticula pour les faire fuir. Aucune de se prit.
« Les lardènes et les pétouses (roitelets ou troglodytes), ça met tout en l’air en rien de temps. »
Un tourbillon de petits oiseaux vifs passa et repassa au-dessus des cimeaux.
« Pas sûr qu’elles se prennent. Elles sont méfiantes. Elles ne viennent pas du premier coup. »Antoine était émerveillé.
« - Les oiseaux, comment tu fais pour tous les connaître ?
-Tu sais, dans mon métier, j’ai le temps de regarder le ciel. Chaque espèce d’oiseaux à sa façon propre de voler, de chanter. A force, on finit par les connaître.
-Moi, j’en connais moins que toi, dit Antoine, mais j’en connais beaucoup quand même : les moineaux, les lardènes, les pinsons, les cardélines (chardonnerets), les agasses, les grailles (corneilles), les gaiets (geais), les bouscarles (fauvettes), les dindoulettes (hirondelles), les machottes (chouettes)… et puis encore d’autres mais j’ai plus de doigts pour les compter… »
Les linottes firent encore un passage puis parurent s’éloigner définitivement. Soudain, oublieuses du danger, elles se ravisèrent et le vol s’abattit sur l’arbre. Elles ne ratèrent pas un gluau.
Tu as une tête de linotte, disait parfois Thérèse à son enfant quand elle le trouvait trop étourdi.
Antoine comprit enfin le sens de ces paroles.
Ils en cueillirent dix. Antoine exultait. Baptiste grommelait.
« Saletés de bestioles ! Le temps qu’elles font perdre ! Dans un quart d’heure, il ne passera plus rien. Les garces ! »
Antoine pensait que cette chasse exaltante ne s’achèverait qu’avec le jour. Il fit une moue de déception.
Effectivement, le ciel, trop clair maintenant, semblait s’être vide de ses oiseaux. Les seuls qui passaient volaient très haut Pourtant, au moment où Baptiste commençait à ranger son matériel dans sa musette, un gros bec se prit. Son bec était véritablement très gros et très fort. Couché sur le dos, dans une attitude défense, il s’en servait pour dégager ses pattes. Il pinça le pouce de Baptiste et ne le lâcha pas durant tout le nettoyage.
« Il te fait pas mal ? demanda Antoine.
-J’ai la peau dure. A toi, il aurait enlevé le morceau. En voila un que les sans-culottes n’ont pas envoyé à la guillotine.
-Les sans-culottes ? C’est quoi ? Rien que de le dire, ça me fait rire.
-Pourtant, ce n’est pas drôle. Ça ne veut pas dire qu’ils avaient les fesses à l’air. Je t’explique : il y a quelques années, ce n’est pas si vieux que ça, ceux de la Convention ont décidé de changer de mode. Ils ont mis des pantalons, comme les gens du peuple, au lieu de continuer à mettre des culottes, comme à l’époque des rois. D’ailleurs, ils ont tout changé pour oublier cette époque. Gare à qui ne se pliait pas à la règle ! La guillotine était montée en permanence pour que tout le monde la craigne. Le gros bec, c’est le pinson royal. Royal, tu m’entends ! Comment interdire au pinson royal de parcourir le ciel de France ? Je ne sais pas comment ils s’y sont pris mais, depuis 89 on en voit de moins en moins.
-C’est vrai ou tu dis des blagues ?
-Les sans-culottes, c’est vrai. Le reste… Moi, je les ai toujours appelés gros becs.
-Alors, toi aussi tu es un sans culotte…et moi aussi ?
-Eh oui ! Il ne faut pas en avoir honte.
-Il est beau, celui-là.
-Il est royal. »
Antoine caressa le beau plumage mais le pinson chercha à le pincer.
-Pourquoi il est méchant ?
-C’est depuis qu’ils ont guillotiné le roi. »
Baptiste décida que c’était terminé. Tandis qu’il récupérait les vergettes et descendait les cimeaux, Antoine rassembla les gabios. Il fut chargé de porté le sac de chanvre à travers les mailles duquel pointait de temps en temps un bec.
Guillotine vint au-devant d’eux et les salua d’un tonitruant « Allons enfants de la patri-i-e. »
« Où elle était, ce matin ? Je ne l’ai pas vue.
-Comme elle n’a plus besoin de chercher sa nourriture, madame attend que le soleil soit un peu haut pour se réveiller. Elle dort avec le troupeau. »
A la bergerie, Antoine aida Baptiste à ranger les cages. Il fallut aussi garnir les mangeoires et rempli d’eau les godets. Ce n’était pas un travail fastidieux mais il avait de plus en plus de mal à réfréner ses bâillements.
Les appelants altérés trempaient résolument leur bec dans l’eau fraîche et, la tête renversée en arrière, ils s’en gargarisaient. Il revoyait son copain Alphonse qui avait attrapé un mal dans la bouche à cause de l’eau du caniveau qu’il avait bue. Au début, il avait ri des grimaces et des gémissements de son copain mais le mal s’était propagé sur tout son corps et Alphonse en était mort.
Antoine était en admiration devant tous ses oiseaux.
« Tu sais, petit, il en existe bien d’autres encore. Même moi, je ne les connais pas tous.
La prochaine fois que tu viens, je t’expliquerai leurs différences. Parfois, ça tient à peu de choses. Déjà, quand tu en vois, observe bien comment ils volent. On s’y fait très vite si on s’y intéresse. Quand une chose plait, c’est facile. On apprend plus par le cœur que par la tête.
Tu verras : on arrive à les reconnaître dès qu’ils passent. Même, on peut savoir s’ils viennent pour se poser ou simplement pour dire bonjour. »
Avant de partir, Antoine posa une dernière question :
« François dit souvent que tu connais les hommes aussi bien que les oiseaux. Dis, tu crois que Guillaume… ?
-Je ne crois rien du tout. Croire, c’est ignorer. Quand on a placé sa confiance en quelqu’un, on ne peut pas admettre de s’être trompé. Guillaume n’est pas un mauvais bougre et je suis sûr qu’on le reverra. Seulement, la manière pour le libérer n’était pas très catholique. Maintenant, il est obligé de se cacher. Tu me diras que la manière de l’arrêter n’était pas très catholique non plus. Je pense qu’on a voulu se venger de quelque chose.
Va, rentre vite. Tu tombes de sommeil. »
Antoine, ivre de grand air, n’avait aucune envie d’aller s’enfermer derrière les remparts de la ville.
Il faisait un temps vif mais splendide. Il traversa l’éteule puis longea les paluds. Il fit un détour par les jacquez de la Veyrière car il savait y trouver, sous les feuilles rouges, quelques grappillons oubliés.
Puis, comme un animal, il se fit un gîte dans les genêts de Bariol. Là, à l’abri du vent et des regards, il laissa son esprit vagabonder.
Des oiseaux par centaines tournoyaient au-dessus de lui. Il les appelait par leur nom de la campagne.
« Chiques rousses ! » Les chiques rousses venaient envahir les genêts.
« Clin-clans !» Les minuscules oiseaux se posaient sur ses bras.
« Cardélines ! » Les chardonnerets venaient décortiquer les gousses de gesse devant lui.
« Lardènes ! Pétouses ! Darnagas ! (pie grièche) Quinsoun (pinson) ! »
Il était heureux. Il volait avec les oiseaux.
« Cul-blanc (traquet motteux) ! »
Il s’en voulait de ne l’avoir pas dit à Baptiste. Qu’ils étaient beaux ses oiseaux de campagne avec leurs noms de campagne !
Il volait, volait, volait. Il se posait sur une branche morte. Mon Dieu ! Les pieds englués ! Il basculait dans le vide. La glu s’étirait, s’étirait…Lâchait. Malheur ! Des branches, des feuilles, des branches, le sol. Aïe !
Il rouvrit les yeux. Il se souvint qu’il avait volé.
Il était au cœur de son genêt.
Des branches craquaient à quelques pas de son gîte, sur le plateau. Une bête ou quelqu’un se frayait un passage dans le bois.
Il se rencogna, s’aplatit, se fondit dans l’herbe comme un lièvre sentant approcher le danger.
Le battement des sabots sur les affleurements de roche ! Oui, des sabots ! Beaucoup de sabots ! Des chevaux au pas !
La curiosité l’emporta sur la peur. Il écarta les herbes qui lui masquaient le voisinage.
Chacun tenant son cheval par la bride, des hommes passaient. Il en compta autant qu’il avait de doigts. Ils étaient enveloppés dans des capes brunes et portaient tous un grand chapeau à cordelière blanche. Les brigands !
Ils allaient disparaître dans l’épaisseur du maquis lorsque l’un d’eux tourna la tête.
Antoine reconnut Guillaume.
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LE CHEMIN DE BARBARAS (suite 4)
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