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 LE CHEMIN DE BARBARAS (suite 5)

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Leo REYRE
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MessageSujet: LE CHEMIN DE BARBARAS (suite 5)   Lun 12 Avr - 12:18

LE JOUR OU ANTOINE EUT PEUR

Quand Antoine rentra chez lui, son premier soin fut de s’enquérir de la santé de son agasson. Depuis quelques jours, l’oiseau n’était pas au mieux. Pelotonné dans un coin de sa cage, la tête recroquevillée dans les plumes du cou, il dormait. La clarté de la bougie le réveilla. Il ouvrit un œil morne, s’ébroua et sautilla en long et en large.
« Tiens, régale-toi, lui dit Antoine en lui tendant un grappillon à demi écrasé. C’est des raisins de Lumian.
Il s’en est passé du temps depuis qu’on se connaît. Tu t’en souviens ? C’était le jour où ils ont aganté Guillaume. Tu as pris des plumes, tu as grandi. Moi aussi, j’aimerai grandir vite comme toi. Je m’endormirais comme je suis et je me réveillerais grand et fort comme Guillaume.
Tu veux que je te dise un secret ? Guillaume, je l’ai vu. Il est pas mort. »
L’oiseau inclinait la tête sur le côté comme une personne un peu dure d’oreille : il écoutait attentivement. Au nom de Guillaume, il battit des ailes. Antoine crut qu’il applaudissait.
« Tu crois que je dois le dire à ma mère ?
Ça lui ferait plaisir de savoir qu’il n’est pas mort; seulement, je serais obligé de lui dire que c’est un brigand. Pas la peine de rester le bec ouvert : c’est vrai. Je l’ai vu. Que mes yeux tombent si je mens ! Non, il faut pas le dire à ma mère.
Et si je le disais à François ?
Guillaume, il le souste (protège) comme si c’était son petit.
Non. Il aurait trop de peine. Baptiste m’a dit que, quand on a confiance, ça fait mal de ne plus avoir confiance. Tu comprends ? Non ? Même moi, je comprends guère.
Je crois que j’en parlerai à personne. Ce sera notre secret à tous les deux. »
La pie opina de la tête comme pour appuyer les paroles de l’enfant.
« Toi, au moins, tu m’écoutes quand je parle. C’est pas comme les autres. Je suis petit, alors ils croient que je ne comprends pas. Mais moi, je te le dis, j’en comprends plus que ce qu’ils croient.
Maintenant je vais amousser le lume (éteindre la lumière). Demain, je te parlerai de tous les oiseaux que j’ai vus. Bonne nuit ! Sois pas triste. Tu sais bien de je t’enferme seulement quand je m’en vais. Comme ça, les chats ou les chiens ne risquent pas de te croquer.
Demain, promis, je resterai tout le jour avec toi. »
Antoine revint à la cuisine au moment où Thérèse rentrait.
« Tiens, tu es là ? Si tu avais eu l’idée de mettre quelques branches dans la cheminée, dit-elle sur un ton de reproche… Tu ne sens pas qu’il fait froid ?
-Je vais en mettre tout de suite. »
Antoine courut au bûcher. Il rapporta une brassée de branches de pin et deux rondins de chêne vert.
« Il en reste guère, maman.
-Et ce n’est pas encore l’hiver. Comment allons-nous faire ?
-Demande à Jeambard.
-Jamais de la vie. C’est un sale oiseau. Il est envieux et cupide. Plutôt crever de froid.
-Ah! soupira tristement Antoine. Il nous faudrait… Guillaume. »
Il avait un peu chevroté en prononçant ce nom. Il aurait aimé que sa mère lui en fît la remarque pour pouvoir parler plus librement de lui. Mais, s’escrimant à ranimer les braises qu’elle avait enfouies sous les cendres avant de partir au travail, elle ne remarqua pas sa gêne.
Thérèse souffla sur les braises ? Incontinent, une flamme crépitante éclaira la pièce et l’odeur de résine fondue embauma tous les recoins.
« Baptiste pourrait nous avoir du bois par les Besson. Ils le font pas cher. Il pourrait même l’avoir pour rien du tout.
-Tu crois cela, toi ? Ton Baptiste, c’est un pauvre berger : il n’a pas une bûche à lui.
-Oui, mais il fait comme il veut. Besson ne lui dit jamais rien.
-Nous en reparlerons. Viens au chaud avec moi. »
Antoine rejoignit sa mère dans le cantou et lui raconta son épopée tandis qu’elle épluchait des navets et triait les poireaux que Joseph Bastian lui avait apportés.
Elle souriait en écoutant le récit exalté de son petit mais, de temps à autre, elle ne pouvait s’empêcher de lui reprocher la cruauté de la chasse.
« C’est malheureux ! Les hommes parlent sans cesse de liberté mais ils continuent à capturer des rigaus (rouges-gorges) et les enfants trouvent cela formidable.
-Baptiste ne prend pas des rigaus. Même, les autres, il les relâche presque tous.
-Alors, pourquoi les attrape-t-il ?
-Parce qu’il les aime.
-Drôle de façon d’aimer. S’il les aimait tant, il se contenterait de les écouter chanter et de les regarder voler.
-C’est pas pareil. De loin, tu vois pas comme ils sont beaux. Et puis, Baptiste, il leur parle. C’est vrai : il sait tous leurs piaillers.
-En attendant, tu vas surveiller la soupe. J’ai du linge à repasser. »
Elle accrocha la marmite noire à la crémaillère, ajouta deux bûches au foyer puis remplit un fer de braise incandescente.
Une pile de chemises, de camisoles, de carmagnoles, de taioles (ceintures de flanelle), de pantalons, de caleçons l’attendait sur une escabelle.
Elle s’installa à la table, face à la flamme et commença son ouvrage du soir. Antoine regardait gambader l’ombre géante de sa mère sur le mur salpêtré.
« Au lieu de bader, remplis un autre fer. Attention de ne pas te brûler. Prends la pattemouille. »
Trois fers identiques étaient alignés sur la dalle de la cheminée. Il en saisit un, vida les cendres froides, les remplaça par de la braise rougeoyante et le porta à sa mère.
« C’est lourd. Combien ça pèse ?
-Il fait presque huit livres mais il en existe de plus lourds. Après une journée de travail, les bras font mal, tu peux me croire.
-Tu veux que je te remplace un peu ?
-Malheureux ! Pour roussir le linge ! »
Antoine vida le fer tiédissant et le posa à côté des autres.
« Remue un peu la soupe. »
Il souleva le couvercle. Une chaude bouffée lui sauta au visage et, supplantant l’odeur de résine, sa répandit dans toute la pièce.
« Je peux la goûter ?
-Je vois bien que tu en barbèles (que tu en as envie). »
Antoine plongea la louche dans la soupe bouillante. Il la remonta pleine à ras bord. Il souffla longuement pour la refroidir puis risqua ses lèvres. C’était encore trop chaud mais supportable. Il la lampa résolument.
« Qu’elle est bonne ! »
Il aurait pu dire qu’il manquait du sel, ou que la couenne de lard avait perdu sa saveur à force d’être réutilisée, mais il était conscient des difficultés du moment. Le sel, passe encore ; peu ou prou, il y en avait toujours dans le pot. Mais le lard… Quand la générosité d’un ami permettait d’en avoir un peu, on le faisait durer longtemps. Le luxe, c’était surtout de pouvoir mettre des navets ou des pommes de terre dans l’eau de la soupe. Le luxe, c’était ces quatre poireaux que Joseph Bastian avait laissés au retour de son jardin.
« Qu’elle est bonne ! »
Thérèse le regarda tendrement. Elle n’était pas dupe de cet enthousiasme trop insistant.
« L’autre fer, demanda-t-elle. Il faut que je finisse avant de manger. »
Thérèse repassa pendant une bonne heure encore. Antoine avait posé la marmite sur le trépied, à côté de l’âtre. Il attendait patiemment. Son esprit vagabondait.
Enfin, lorsqu’elle eut rangé le linge repassé dans la corbeille, elle s’assit sur la dalle auprès de son fils, son dos fourbu exposé à la chaleur apaisante des braises.
« Toinou, tu veux être gentil ? Sers-moi. »
Antoine avait déjà les écuelles en main. La faim le tenaillait depuis longtemps.
Comme à leur habitude, ils ne s’attablèrent pas mais restèrent assis sur la pierre de la cheminée, l’écuelle sur les genoux, le dos au chaud.
« Dans la dépense, il doit rester une tomme de Mathieu, sur l’étagère d’en bas. »
Antoine prit le bougeoir sur la table et alla ouvrir la porte branlante. La tomme fripée, sur sa feuille de mûrier jaunie par l’automne, était juste comme il l’aimait : ni trop fraîche, ni trop sèche. A côté, sur la même étagère, se trouvait un petit pot de grès fermé par un carré de toile fine.
« Qu’est-ce que c’est, ce pot ?
-Apporte-le, tu verras bien. »
Antoine posa la tomme sur la toile tendue, prit le tout de la main gauche et referma la porte d’un coup de talon.
« Ouvre. »
Antoine ôta la toile. C’était du miel ambré et limpide comme l’été.
« C’est du miel de lavande. C’est le meilleur. Les Moulin ont leurs bruscs dans les serres au milieu des fines (lavandes sauvages).
-C’est cher ?
-C’est un cadeau. J’ai soigné Germaine Moulin qui a fait un malaise à la filature. Sa mère m’a fait porter ce pot. C’est gentil, n’est-ce pas. »
Antoine ne toucha pas à la tomme mais il fit une grande tartine de miel. Il en donna la moitié à sa mère. Il dévora sa part en fermant les yeux. La béatitude.
Il s’en fit une autre. Le plaisir ne fut pas identique. Ses paupières étaient lourdes. Il la mangea mollement avec de longues pauses et des bâillements à n’en plus finir.
Il était sur les traînes du sommeil, environné de cardélines.
Devant lui, sur une sente, un homme tournait la tête vers lui : Guillaume.
Quand Thérèse le déposa sur sa paillasse toute craquante d’avoine glanée dans les estoubles de Roustan, il marmonna quelques paroles de protestation puis plus distinctement :
« Demain, je retourne avec Baptiste. »
Il s’endormit d’un sommeil sans rêve ni cauchemar pour traverser l’océan de la nuit.
Son périple nocturne prit fin sur un récif. Il se réveilla en sursaut. C’était l’heure de Baptiste. Prestement, il s’habilla et, sur la pointe des pieds, quitta son chambron.
La cuisine avait conservé une certaine tiédeur. Une pâle lueur de braise rougeoyait sous les cendres. Il rassembla dans l’âtre les bûches à demi consumées que sa mère avait mises à l’écart. Il donna quelques coups de soufflet. Une courte flamme bleutée vint lécher les bûches, puis elle grandit.
« Tant pis pour mon agasson. Je m’en occuperai demain. »
Furtif comme une fouine, il se glissa dans la rue par la porte entrouverte. A la lueur du fanal, il vit courir quatre gros rats. Il en avait une peur bleue. Il franchit cet espace, raide comme un piquet puis, par son chemin habituel, il quitta la ville.
La campagne était noire, l’air glacial. Les herbes craquaient sous ses pas. La terre semblait durcie.
« La première gelée, se dit Antoine en enfonçant son bonnet jusqu’aux oreilles. Pourvu que l’hiver ne soit pas comme celui de l’an passé.»
L’année précédente, l’hiver avait commencé tôt, juste après les vendanges qui s’étaient terminées sous un déluge. Le sol détrempé n’avait pas eu le temps de s’estourer (se ressuyer). Le froid avait figé la campagne sous une chape de glace. Jamais, de mémoire d’homme, on n’avait connu un pareil phénomène. L’hiver avait pris de court la population qui n’avait pas encore rentré son bois. La désolation dans les familles.
Les plus téméraires, bravant les interdits, étaient allés aux fagots dans les bois de la côte. Certains avaient été pris par les gendarmes. La colère avait soulevé les Valréassiens. Ils avaient manifesté leur indignation mais ils s’étaient heurtés à la rigueur aveugle du lieutenant Berthier.
Cependant, les patrouilles n’avaient pu endiguer le flot des citoyens pour qui se chauffer était une question vitale. En groupes organisés, ils étaient allés très loin de la ville, parfois même jusqu’au chemin de la Carne où la présence des Visanais avait déclenché une véritable bataille rangée.
Antoine courut dans la nuit par les chemins et les champs qui lui étaient familiers. Arrivé à l’estouble, il s’arrêta pour souffler. De l’autre côté du champ, à la bergerie, Baptiste devait préparer son attirail.
Au lieu de traverser le champ, il se dirigea vers le serre de Besson. Il n’avait qu’une idée : retrouver Guillaume.
Guillaume était vivant. Il l’avait vu. Il était quelque part dans l’immensité de ces bois qui, d’une seule pièce, montaient jusqu’à la cime de Rachas.
En se repérant sur les arbres et les touffes de genêts, il finit par retrouver l’endroit où, la veille, il s’était endormi. Il se pelotonna dans son gîte en attendant le jour. Le gilet en peau d’agneau que lui avait donné Baptiste, le protégea de la morsure du froid mais, au bout d’un moment, l’air glacé s’insinua dans son corps et l’engourdit. Il claquait des dents et pleurait de douleur. Dès que l’aube eut éclairci le ciel, il quitta son abri, sautilla sur place jusqu’à cesser de trembler puis entreprit de retrouver les traces laissées par le passage des brigands.
Ce ne fut pas facile. Une fine pellicule de givre couvrait le sol et masquait tous les indices. A force de chercher, il découvrit une branche basse brisée.
De son promontoire, il distinguait à présent la plaine du Riousset. Elle scintillait comme une mer de sel. Dans ce décor irréel, tous les arbres, même les chênes étaient blancs, cristallisés. Seules, les cimes des grands peupliers pointaient vers le ciel d’un bleu métallique quelques branches brunes, dépouillées.
Une alouette monta à la recherche des premiers rayons de soleil.
Tantôt fléchi, tantôt à quatre pattes, tantôt sur les genoux et les coudes, Antoine se faufila parmi les chênes buissonnants, les buis, les genêts, les pins rabougris, les églantiers rouges de gratte-cul (cynorhodons), les ronciers.
De ses yeux aguerris au sous-bois, il suivait la piste sans trop de difficultés. Une pierre retournée, une autre éraillée par le fer d’un sabot, un herbe couchée, une brindille écrasée : il ne pouvait plus s’égarer.
Le soleil avait escaladé une petite partie du ciel. La terre avait repris sa couleur bistre et roussâtre. Dans la plaine, seules les haies conservaient leur ombre blanche.
Antoine était loin dans les bois. Il avait grimpé des tertres, descendu des éboulis, contourné des rochers, suivi un ruisseau ourlé de glace. Il était à nouveau dans l’épaisseur des fourrés. Comme un chien sur la passée d’un solitaire, il poursuivait obstinément sa quête.
Soudain, d’un escarpement, un caillou dévala et vint finir sa course à quelques pas de lui. Il se tapit sous un buis et ne bougea plus. S’agissait-il d’un effet du dégel ? D’un guetteur qui aurait pu remarquer sa présence malgré toutes ses précautions ? Il demeura longtemps dans l’expectative. Le feuillage des chênes verts, au-dessus de sa tête, lui paraissait suffisamment dense pour masquer sa présence. A l’espère, c’était bien moins épais et les oiseaux ne l’avaient pas vu. Armé de cette certitude et comme rien ne remuait, il finit par se risquer hors de sa cachette. Il fut rassuré car ses premiers pas firent s’envoler un couple de pigeons ramiers.
« S’il y avait eu quelqu’un là-haut, ils seraient partis depuis un moment, pensa-t-il. Les ramiers, on ne les approche pas comme ça. »
A un moment, une odeur de fumée lui parvint. Son cœur battit la chamade. Il rampa jusqu’à la crête de l’escarpement où les viornes et les alisiers poussaient par touffes. Depuis cet observatoire, il vit tout de suite une colonne de fumée qui s’élevait d’une trouée, au milieu des fayards.
« Ils sont là, se dit-il. Je les ai trouvés. »
Il se laissa glisser au bas du tertre et progressa vers la fumée avec une discrétion féline.
Lorsqu’il se trouva à un jet de pierre, la peur le saisit, des larmes envahirent ses yeux. Il se mit à trembler.
Tout ce qu’il avait entendu à propos des brigands lui revint à l’esprit : des êtres sanguinaires, capables des pires atrocités, des démons sans foi ni âme, des rôtisseurs de pieds, des arracheurs d’ongles… Ils avaient tué des gendarmes, assassiné Jean François Doux l’adjoint municipal de Visan. Ils avaient pillé des fermes, attaqué des voyageurs…
Pourtant, Antoine se souvenait d’avoir ri quand sa mère avait raconté la mésaventure des sœurs Pialla, les filles de ses anciens employeurs.
C’était le 4 pluviôse vers six heures. Il faisait nuit et la neige commençait à tomber. Ce soir-là, un voyageur de bonne apparence s’était présenté à la porte de leur domaine, au bord du Lez. Il leur avait demandé l’hospitalité car on lui avait dit que les chemins n’étaient pas sûrs. L’hospitalité étant une vertu sacrée, les sœurs Madeleine et Jeanne Marie se firent un devoir de l’accueillir et il partagea leur repas. Elles lui préparèrent un lit dans une chambre de l’étage mais le voyageur, se disant que la rigueur du froid devait tenir les chouans dans leur tanière, décida de poursuivre son chemin jusqu’à l’auberge de Taulignan qui n’était pas très éloignée du domaine. Les sœurs n’insistèrent pas et le régisseur raccompagna le voyageur jusqu’au portail.
Là, six individus armés de pistolets, le visage noirci au charbon, surgirent de la nuit, assommèrent le malheureux régisseur et se ruèrent dans la cour.
Le voyageur n’était autre que leur chef. Quand elles le revirent à la porte de leur demeure, elles pensèrent qu’il avait reculé devant le mauvais temps et s’en réjouirent. Mais ce fut de courte durée. Il les poussa dans un réduit qui servait de débarras et les y enferma. La bande mit toute la maison sans dessus dessous et s’empara d’un butin considérable.
Puis ils mangèrent, burent et plaisantèrent.
Quand Roustan le régisseur revint à lui et qu’il se traîna vers la maison, il les vit mais il jugea prudent de ne pas se montrer. Il revint où les brigands l’avaient laissé et fit le mort en attendant qu’ils déguerpissent.
Ce n’est qu’après leur départ qu’il vint délivrer Jeanne Marie et Madeleine qui versaient tout ce qu’elles avaient de larmes.
Le lendemain, quand Berthier leur demanda de décrire leurs agresseurs, elles furent d’accord pour dire que le voyageur était un homme charmant et d’agréable compagnie, que le dîner avec lui avait été fort plaisant et qu’elles avaient été fort déçues qu’un homme aussi galant aient agi à leur égard de manière aussi cavalière.
Elles n’avaient remarqué qu’une chose : son regard bleu vert d’une maléfique beauté.
Roustan avait remarqué qu’il n’avait pas quitté son gant de cuir pendant le repas et qu’il s’était servi de la main gauche.
« Evaporées comme je les connais, elles ont vu en lui le prince charmant, avait ironisé Thérèse. Quand je travaillais chez les Pialla, elles étaient persuadées qu’il franchirait un jour le portail et qu’il les emporterait sur un cheval blanc. Elles avaient le même rêve toutes les deux. Quand il n’y a qu’un prince… Je suis sûre qu’elles se sont jalousées toute la soirée. »
Malgré son épouvante, Antoine écarta un peu les bruyères. Ainsi, il put voir la clairière. Deux hommes au visage noirci par la barbe et le charbon s’affairaient autour d’une grande meule d’où s’échappait une fumée épaisse.
Des charbonniers ! Il rit d’avoir eu peur de simples charbonniers.
C’est alors qu’un autre homme sortit du bois et vint leur parler. Il portait un fusil à l’épaule. A sa ceinture, il avait deux pistolets à longs canons. L’homme était affreux. Une cicatrice descendait de son front et se perdait dans la barbe de sa joue gauche. Il n’avait qu’un œil de cyclope sous une barre de sourcils épais.
Antoine retint sa respiration. Soudain, pris d’une peur panique, il jaillit de son gîte comme un lièvre surpris et dévala la pente sans s’inquiéter des cailloux qui roulaient sous ses pieds ni des brindilles qui craquaient.
Il courut aussi longtemps qu’il eût de l’air dans les poumons. Puis, à bout de force, haletant comme un cerf sur ses fins, résigné à mourir, il s’affala sous un cade. On devait entendre les battements de son cœur de Taulignan à Valréas.
Il n’y eut aucun crissement de feuilles, aucun bris de branches. On ne l’avait pas poursuivi. Sa fuite avait-elle été prise pour celle d’un renard ou d’un sanglier ? Couverte par la conversation des hommes ou par les borborygmes de la meule, avait-elle échappé à leur attention ?
A mesure que son cœur s’apaisait, Antoine reprenait confiance.
Où était-il ?
Il avait fui en direction de la plaine mais les bois ressemblent aux bois et les écarts les plus infimes peuvent complètement désorienter. Il avait le sentiment d’être totalement perdu.
Avec une prudence de chat, il se glissa dans une cheminée et parvint dans les éboulis, au pied d’une barre rocheuse. Les pierres gélives, plates, glissaient sous ses pas comme des piles d’écuelles. Il lui semblait que leur bruit devait alerter tous les échos.
Néanmoins, il continua à dévaler. Tantôt agile comme un cabri, il sautait d’une lauze avalante à une autre qui se mettait aussitôt à riper. Tantôt maladroit comme un ourson, il se laissait emporter par le tapis de pierres.
A l’instant où il s’y attendait le moins, il émergea des bois et se trouva au bord d’un champ labouré qui descendait en pente douce jusqu’aux ruines d’une ferme inconnue. Au-delà, après un rideau de très grands chênes, il devinait d’autres terres cultivées.
Il suffisait de traverser ce champ. Après, il y aurait probablement un paysan pour lui indiquer son chemin. Cependant, cet espace à découvert était immense. Si quelqu’un avait cherché à la rattraper, c’est là, au débucher, qu’il l’attendait.
Antoine sentait des fusils meurtriers pointés sur lui. Où étaient-ils ? Derrière ces trois mûriers à demi-morts faute d’avoir été taillés ? Derrière ces tas de pierres sorties du champ ?
S’étant imprudemment avancé, il réalisa son imprudence et se remit à l’abri de la haie buissonneuse qui ourlait le labour. Sans la quitter, il contourna le champ et parvint à la vieille ferme.
Quelques pans de murs éventrés émergeaient d’un fouillis de chèvrefeuilles et de cornouillers. Un figuier s’échappait d’une fenêtre. Des figues tardives figées par le gel étaient encore accrochées aux branches nues. Des poutres calcinées pendaient pêle-mêle. Un oiseau de nuit s’envola d’un œil-de-bœuf.
« Un escrasas (ruine), pensa-t-il. C’est pas là qu’on me dira mon chemin. »
Au milieu de ce qui avait été l’aire de battage de la ferme, se dressait encore la bigue au bois gris érodé par les pluies. En bordure, un énorme noyer portant plus de bois mort que de bois vif agonisait lentement.
Antoine s’adossa au tronc du grand arbre et regarda autour de lui.
Ce paysage n’avait rien de familier. Venant de loin, une bordée de jurons lui parvint. Un laboureur s’en prenait à ses chevaux. La voix du salut !
Une ravine venait mourir au bord des champs, en contrebas de la ferme en ruines. Antoine descendit dans le fond où un filet d’eau se perdait dans les hautes herbes et des joncs. Il se fraya un passage dans l’entrelacs de cette végétation volubile. La ravine se terminait par une nappe de roseaux dont les hampes traînaient des réseaux de fil de la Vierge.
Au milieu du froissement des herbes, Antoine crut entendre un tintement des sonnailles. Il rampa jusqu’à la limite des roseaux et, la tête hors de la végétation, il tendit l’oreille. Des sonnailles ! Il n’avait pas rêvé. Un chien jappa. Bajèu ! Le chien de Baptiste !
Le cœur apaisé, libéré de sa crainte, il courut en direction des aboiements.
Baptiste fut stupéfait de voir courir vers lui cet enfant dépenaillé au visage et aux membres lacérés par les buissons.
« De qué t’es arriba, pichot ? (Que t’est-il arrivé, petit ?). Tu t’es battu avec le diable? »
Antoine essuya ses joues poussiéreuses sillonnées de larmes.
« Je me suis perdu dans les bois.
-Tu étais loin de chez toi, tu sais. Qu’est-ce que tu faisais dans ces coins ?
-Je cherchais des rabasses (truffes).
-Sans chien ?
- A la mouche. C’est toi qui m’as montré comment on fait.
-Tu en as trouvé ? C’est pas bien la lune, en ce moment.
- J’en ai trouvé quatre.
-Montre un peu. Je te dirai si ce sont des bonnes.
-Je les ai perdues en courant.
-En courant ?
-A un moment, je me suis trouvé devant un sanglier énorme qui faisait comme moi. La pétarufe ! J’ai giclé un peu vite ! L’autre, il courait derrière moi. J’entendais son souffle.
-Quand tu dis ça, ton menton tremblote : c’est sûrement un mensonge. Je n’ai jamais vu un sanglier poursuivre un petit garçon… ou alors, il était jaloux de ses truffes. Je crois plutôt que c’était un sanglier gourmand.
-Pourquoi tu dis ça ?
-Il voulait sûrement te prendre tes quatre rabasses.
-C’est exactement ça. Quand j’ai eu perdu mes rabasses, je l’ai plus entendu.
- Ce n’est pas très beau de raconter des sornettes à un ami. Les mensonges, c’est d’abord un jeu, puis ça devient une habitude.
-J’ai eu peur parce qu’il était gros. Il avait des défenses comme des couteaux de boucher. Si tu ne me crois pas, je te montrerai ses pas dans les marnes. Et puis… »
Cette conversation fut heureusement interrompue par une brebis qui s’étai écartée du troupeau.
Pourquoi le mensonge a-t-il besoin de justifications, d’un luxe de détails? La vérité n’a jamais besoin d’alibi. Il arrivait à Antoine de mentir par nécessité, mais il se sentait mal à l’aise sur ce terrain mouvant. Il avait honte de lui.
« Vai querre ! Vai querre ! (vas chercher !) Ordonna Baptiste à son chien.
Bajèu courut vers la vagabonde en jappant. Il lui mordilla les jarrets et la fit rentrer dans le troupeau.
Baptiste tendit sa gourde à Antoine.
« Vas au jas et dors un peu. Tu es fourbu. C’est un miracle de pouvoir sortir les bêtes à cette époque. Il faut prendre le soleil quand il est là. Seulement, il me faut rentrer avant l’aigail (rosée) sinon j’aurai plus de malades que de bêtes sur pied. Je rentre bientôt.
Toi, tu cours…si tu le peux. Tu verras : dans la fénières (fenil), sur une canisse accrochée à une poutre, j’ai mis des tommes à sécher. Ne me les mange pas toutes. »
Antoine déplia ses jambes endolories et trottina dans la direction que Baptiste lui avait indiquée d’un mouvement de canne.
Au détour d’un chemin de terre, il reconnut le paysage, la plaine et, plus loin, blotties au pied de leur tour et de leur clocher muet, les maisons de Valréas.
Antoine s’effondra sur la litière. Quelles étaient réconfortantes, ces odeurs mêlées de paille, de crottes et d’urines animales ! Le sommeil le prit les bras en croix.
Ni Guillotine qui, perchée sur la mangeoire, au-dessus de sa tête, fredonnait son chant des Marseillais, ni les quelques mouches résidentes qui tournoyaient autour de son visage ne parvinrent à le réveiller. Ce n’est que plus tard, à l’initiative de Bajèu qui lui lécha la joue, qu’il émergea de son sommeil.
Le troupeau était rentré sans qu’il ait entendu le piétinement des agnelles.
« Maintenant, rentre chez toi. Ta mère doit être inquiète. »
Baptiste noua les quatre coins d’un carré de toile.
« Tiens, Tu n’en as pas mangé. Thérèse aime aussi les tommes, je crois. Attention ! Ne les sème pas en route. »
Le soleil rougissait au-dessus d’un voile de nuages. L’air était vif.
« Demain, c’est la bise, dit Baptiste en regardant le ciel. Il n’y aura pas de gelée blanche.»
Une nouvelle nuit glaciale et claire s’annonçait.
Antoine revint par le chemin qui lui était familier.
De temps en temps, il regardait derrière lui pour voir s’il n’était pas suivi.
Il pénétra en ville au moment où les gardes en refermaient les portes.
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LE CHEMIN DE BARBARAS (suite 5)
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