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 LE CHEMIN DE BARBARAS (suite 14)

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Leo REYRE
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MessageSujet: LE CHEMIN DE BARBARAS (suite 14)   Lun 12 Avr - 12:49

LE JOUR OU L’ON CRUT AU MIRACLE


Le 21 fructidor, le piquet de surveillance commandé par le sergent Pottier ramena en ville un mendiant bien mal-en-point. Son visage, son torse et ses bras étaient atrocement brûlés.
On l’avait trouvé au milieu des éteules, son cheval à côté de lui. Qu’un mendiant possédât un cheval, qu’il eût à la ceinture un coutelas long d’un pan et demi, cela n’avait rien d’honnête.
Malheureusement, il n’était guère en état de parler. Cependant, Pottier put comprendre qu’il s’était brûlé chez une personne qui lui avait accordé l’hospitalité en renversant une soupière bouillante qu’il décrochait de la crémaillère.
La personne ? Quelqu’un dont il ignorait le nom.
L’endroit ? Du côté de Vesc, dans la Drôme.
Pottier n’avait aucune raison de le croire. Les lambeaux de camisole que l’homme avait encore sur le corps portaient des traces charbonneuses et sentaient le roussi.
Pourquoi l’avait-il pris pour un mendiant ? Peut-être à cause de ses haillons lacérés, de son aspect repoussant. Peut-être à cause de tous ces miséreux qui quémandaient une pièce ou un croûton de pain.
Julie Gencel accepta d’héberger le brûlé mais Pottier jugea bon de laisser deux gardes à sa porte.
Julie Gencel était une très vieille dame qui habitait la maison mitoyenne de celle de Thérèse. Elle était connue pour guérir les brûlures par des paroles cabalistiques. Son principal client, le forgeron, lui rendait visite tous les jours et ne parlait que de ses bienfaits.
Antoine la prenait pour une sorcière et, chaque fois qu’il croisait son regard rouge et larmoyant, il sentait son sang se glacer.
La présence de ce brûlé chez la sorcière ne l’intéressa pas vraiment. La présence des deux plantons l’intrigua.
« La ville est pleine de mendiants, maman. Pourquoi celui-là est gardé ?
-Je ne sais pas. J’ai seulement entendu dire que les agents doivent les contrôler et renvoyer dans leur pays ceux qui ne travaillent pas.
-Celui-là, on le garde. C’est qu’il est d’ici ?
-Je n’en sais rien, te dis-je. On le garde peut-être pour le soigner. »
Antoine alla donner des miettes à sa pie et se désintéressa du mendiant.
Pourtant, le lendemain, quand il vit les vêtements déchirés pendus à l’étendage dans le jardin de Julie, il frémit.
Il y avait la ceinture à floches qu’il connaissait bien.
Il rentra chez lui, traversa la cuisine en courant et ouvrit la porte d’entrée pour dire aux gardes tout ce qu’il savait de l’homme. Thérèse arrivait de la filature. A quelques pas derrière elle, François Aubrespin la suivait.
« Maman ! Maman ! »
Antoine se précipita dans les jupes de sa mère.
« Mon petit, dit-elle en lui caressant les cheveux. Qu’est-ce qui t’arrive ? On dirait que tu as vu le diable.
-Puis-je rentrer ? demanda François. Ce que j’ai à vous dire ne peut pas être dit dans la rue.
-Bien sûr, François, entrez.
-Maman, tu sais…
-Attends un peu que je me reprenne. Je suis vannée. Avec cette chaleur, la filature est une étuve. Et puis, tu vois bien que François à quelque chose d’important à nous dire.
-Moi aussi, c’est important.
-Tu attendras un peu. »
Thérèse allait se lever de sa chaise pour avancer un siège au notable mais celui-ci, la main sur son épaule, arrêta son mouvement.
« Reste assise, Thérèse. Pour ce que j’ai à te dire ce sera mieux.
-C’est si grave que cela ?
-Thérèse, crois-tu aux miracles ?
-Les miracles, c’est l’espoir des pauvres. Je devrais y croire mais, dans tout ce que j’ai vécu, je n’ai vu aucun miracle. Les miracles ? Non, je n’y crois pas.
-Eh bien ! Tu as tort. Ce bout de papier est un miracle. »
Il venait de sortir de la poche de sa redingote une feuille pliée en quatre. Elle avait dû être plusieurs fois pliée et dépliée car les plis en étaient usés.
« Le postillon me l’a apportée tout à l’heure. Elle vient d’Italie. »
Ses paroles s’étranglèrent dans sa gorge et ses yeux brillèrent de larmes.
« C’est Guillaume. »
Thérèse blêmit et fondit en larmes. Antoine fut pris d’un tremblement qui lui secoua le corps. La foudre tombant sur leurs têtes n’aurait pas provoqué plus de dégâts.
« Il est vivant ! Vivant ! »
Antoine se mit à rire et à pleurer. Il sortait d’un terrible cauchemar. Il courut à sa chambre et plongea à plat ventre sur sa paillasse. Puis, lentement, comme s’il avait peur de voir, il tourna la tête. Le bâton des miracles était toujours pendu à la poutre. Il ne rêvait pas.
Il revint à la cuisine. Thérèse, le visage enfoui dans la redingote de François, sanglotait.
« Pleure, Thérèse, pleure. Les larmes du bonheur sont moins salées que celles de la peine.
-Je vous en prie, François, lisez-la moi.
-Avec plaisir mais je crois que j’ai oublié mes lorgnons. »
Thérèse approcha la bougie. François déplia la lettre et la tint à bout de bras.
« Elle provient des portes de Vienne, en Autriche.
-Vous avez dit qu’elle venait d’Italie.
-Elle est partie de Vienne mais c’est toujours l’Armée d’Italie.
« Mon père,
-Il vous appelle mon père ?
- Je t’expliquerai, Thérèse… D’ailleurs, ce ne sera pas utile. Ecoute :
« Pardonnez-moi si je prends l’initiative de dire « mon père » après autant d’années. J’ai toujours su que j’étais votre fils mais je n’ai jamais eu le courage de vous le dire : non que je craigne votre réaction car vous avez toujours été bon et généreux pour moi, mais par peur de nuire à votre réputation. J’étais près de vous, je vous admirais et j’étais fier de vous. C’était mieux ainsi.
Peut-être à votre tour serez-vous fier de moi. J’ai combattu en Italie sous les ordres d’un homme admirable, un général plus jeune que moi qui se nomme Buonaparte. Un jour, j’ai pu lui parler. Nous étions sur le point de donner un assaut. Il est venu nous encourager et je lui ai fait part de mon opinion sur la façon de le mener. Elle était différente de celle de l’état-major mais il a eu l’air de l’apprécier et il en a tenu compte. Après la bataille, il m’a convoqué et il m’a nommé capitaine.
Ne croyez pas que la guerre me comble de joie. C’est la pire des choses. Cependant, l’armée a donné un sens à ma vie.
Pardonnez-moi si j’ai été si long à vous écrire. J’ai passé des moments terribles et je craignais l’opinion que vous pouviez avoir de moi.
Aujourd’hui, nous nous apprêtons à livrer une grande bataille et j’ai pensé que le moment était favorable. Je n’ai pas peur de la mort mais il était temps que je me mette en accord avec ma conscience.
Je pense souvent à vous.
Si vous voyez Thérèse, dites-lui que je pense aussi à elle. Demandez-lui si elle a trouvé mon mouchoir.
Si vous voyez le petit Antoine, dites-lui d’aller à l’école. Je vois trop de soldats qui ne savent ni lire ni écrire. On les manœuvre comme du bétail.
Je vous salue respectueusement.
Votre fils Guillaume. »
Dire que nous avons douté de lui !
-Moi, jamais ! Protesta Thérèse. J’ai toujours su qu’il était bon.
-Si vous saviez combien je m’en veux.
-Vous avez suivi l’opinion publique.
-Oh ! Non. Il y a longtemps que je me suis fais une opinion sur l’opinion. Je m’en veux de ne pas lui avoir dit tout de suite qu’il était mon fils.
-Vous saviez ?
-Je l’ai toujours su. Quel bonheur je me serais fait !
-Et quel bonheur vous lui auriez fait !
-Au lieu de cela, je n’ai su lui offrir que ma protection comme l’aurait fait un ami. Je l’ai suivi de loin et j’ai gardé pour moi tous les mots qu’un père réserve à son enfant. J’ai honte, Thérèse, tellement honte !
-Vous aviez sans doute vos raisons.
-Non, j’avais peur. J’avais peur qu’il me rejette, qu’il me reproche des les avoir abandonnés, lui et sa mère, alors que je leur avais promis de les accueillir chez moi.
-Vous n’avez pas tenu votre promesse ?
-Si mais trop tard. Je suis revenu à la Verrie, chez eux en Vendée, pour les chercher. Il n’y avait plus rien ni personne. Des ruines. On m’a expliqué ce qui c’était passé.
-Je n’ai jamais su. Guillaume n’a jamais parlé de cette époque. Etait-ce grave ?
-Hélas, oui. Mais ce n’est pas à moi de t’en parler. Quand il reviendra, il t’en parlera peut-être…ou peut-être pas. Ne lui posa jamais de questions. Attends que ça vienne de lui-même.
-Ne m’en direz-vous pas un mot ?
-Que penserais-tu d’un enfant qui tuerait un homme pour défendre sa mère ?
-C’est donc cela ?
-Oui. On m’a dit que la mère avait été arrêtée et que l’enfant avait disparu. J’ai fait des recherches. J’ai appris que la mère avait été mariée de force à un condamné et qu’ils avaient été expédiés avec d’autres en Guadeloupe pour y faire souche. Comme je la connaissais, elle a dû se jeter à la mer avant d’arriver.
Guillaume, lui, avait disparu.
Quelques mois après, un soir, un chat à gratté à ma porte : c’était lui.
Il m’a raconté son histoire et je n’ai parlé de rien. Je l’ai écouté. Je n’ai pas pu lui dire que j’avais tenu ma promesse et que je l’avais cherché. C’est ce jour-là que j’aurais dû lui dire que j’étais son père. Après, c’était trop tard.
-Je comprends combien vous avez dû souffrir quand on l’a arrêté.
-J’aurais dû le délivrer, forcer la porte de la prison. Je ne pensais pas qu’on l’envoie à Orange. Il a fallu ce Berthier de malheur.
-Il ne manifeste aucun reproche à votre égard. Au contraire. C’est lui qui franchit le pas. Maintenant, tout sera plus facile entre vous.
-C’est loin, l’Autriche. C’était la veille d’une grande bataille. C’est maintenant que nous allons savoir si Dieu existe. Sa lettre est datée du 23 messidor. Je vais aller à la maison commune. Parfois, le bulletin des lois rapporte les événements importants. »
Antoine avait assisté à la confession de François sans trop la comprendre. Rien n’expliquait la présence de Guillaume parmi les brigands. Il n’avait pas rêvé, pourtant. Il ne l’avait pas vu chez Baptiste mais c’était la même bande. Il ne l’avait pas vu autour du repaire mais il n’y avait aucune raison qu’il n’y fût pas.
Pourtant, comment aurait-il fait pour être à la fois à Taulignan et dans l’Armée d’Italie ?
« Il faut longtemps pour aller en Italie ?
-Pourquoi ? Veux-tu y aller ?
-Non, c’est juste pour savoir.
-Ça dépend, dit François qui se dirigeait vers la port. Ça dépend de la façon d’y aller et de l’endroit d’Italie où tu veux aller. Si tu y vas à pied, il te faudra longtemps. Si tu y vas à cheval, compte une bonne semaine pour passer la frontière.
-Si on va où est Guillaume ?
-En Autriche ? L’armée de Buonaparte a mis quelques semaines.
-Et pour être capitaine, il faut longtemps ?
-Quelle question ! C’est très variable. Ça dépend des circonstances, de la valeur des soldats, de leurs supérieurs.
-Alors, on ne peut pas savoir depuis quand Guillaume est soldat.
-Non. Rien ne l’indique dans sa lettre. »
François quitta la maison et se dirigea vers la maison commune.
Antoine sortit dans la courette, enjamba le muret qui la séparait de celle de Julie Gencel et, bravant ses craintes, risqua un œil entre les volets entrebâillés. La cuisine était vide. La fenêtre étant ouverte, il pénétra dans la maison de la sorcière comme un voleur. Personne au rez-de-chaussée, personne à l’étage. Il escalada l’échelle de meunier qui montait à la soupente et souleva le loquet de la porte.
L’homme, couvert de bandages, gisait sur une paillasse. Il respirait fort, par saccades. Un gémissement rauque sortait de sa gorge.
Il perçut un craquement du plancher et demanda :
« De l’eau… De l’eau… »
Antoine ne bougea pas.
« De l’eau… Pitié… Je meurs. »
Antoine n’esquissa pas un geste.
« Je sais que tu es là… A boire, par pitié…
- Tu boiras quand tu m’auras parlé de Guillaume, » dit Antoine.
L’homme, surpris par cette voix enfantine, se raidit.
« - Qui es-tu ?... De l’eau…
- Parle de Guillaume et tu boiras.
- Guillaume ? C’est lui qui a mis le feu.
- Le feu ?
- Là-haut. Nous étions tous là-haut depuis que l’autre prisonnier s’était enfui. Le feu, c’est Guillaume…J’ai toujours su qu’il nous trahirait… Il n’était pas de notre monde…
- Il a mis le feu pourquoi ?
-A cause du pâtre.
-Celui qu’on a torturé ?
-De l’eau…
-Celui qu’on a pendu ?
- Oui…Ce Guillaume, j’aurais dû le saigner le premier jour… Mais le chef l’a pris sous son manteau… Fallait pas lever la main sur le rouquin… Un boulet… Il nous a accompagné une fois… à Visan… pas pour nous aider…pour en savoir plus sur le percepteur…
-Et les autres fois ?
-Jamais. Il restait là-haut…avec les oiseaux…Un espion de l’armée…De l’eau !
-Et le pâtre ?
-Quand il a su, il est devenu fou… Il a soulevé la table… Il l’a jetée sur nous… On avait tué un saint, disait-il… Il a sauté sur un cheval… On ne l’a plus vu…Le chef n’a rien fait pour le rattraper… Le feu, c’est ce Guillaume… De l’eau. »
Antoine versa un peu d’eau dans un godet qu’il approcha des lèvres tuméfiées du brûlé. L’homme hurla comme s’il buvait de l’huile bouillante.
« Le feu, c’est pas Guillaume : c’est moi, déclara froidement Antoine. J’ai mis la poudre de Bastian et boum ! »
L’homme s’assit sur la paillasse et voulut se dresser mais il retomba comme une marionnette qui a cassé ses fils.
Antoine recula jusqu’à la porte.
« Le pâtre s’appelait Baptiste. C’était mon ami. »
Il dégringola l’échelle et courut se réfugier chez lui.
Au-delà de l’horreur que lui inspirait cet homme, il éprouvait pour lui une certaine reconnaissance. Ne venait-il pas de lui rendre son idole ?
Le lendemain, lorsqu’il sortit, Antoine constata qu’il n’y avait plus les gardes devant la maison de Julie Gencel.
« Ils ont emmené le mendiant ? demanda-t-il au forgeron.
-Oui. Au cimetière. »
Il était mort dans la nuit.
Durant toute la journée, Antoine erre dans la ville. Une chaleur moite, annonciatrice d’orage, faisait remonter les mauvaises odeurs des caniveaux.
Il s’attarda à l’ombre de l’arbre de la Liberté et se souvint du jour où, en passant, il avait craché de dépit. Il trempa sa tête dans l’eau fraîche de la fontaine moussue et s’ébroua comme un chiot. Pour la première fois depuis longtemps une lueur de joie brillait dans ses yeux.
Le soir, dans son lit, une autre pensée vint le hanter.
« On va savoir si Dieu existe. Guillaume, c’est François qui l’a dit. S’il existe, c’est que tu reviens…Seulement, il n’en est pas sûr. »
Puis il revit la tête affreuse du mendiant, la silhouette d’un pâtre, des soldats, des soldats, des soldats…Il entendit des canons… des maisons explosaient… des bastides comme celle des brigands. Il ne trouva pas le sommeil.
Thérèse, elle aussi, passa une nuit blanche.
François passa la nuit à sa table de travail. Il écrivait, lisait froissait, jetait. Il réfléchissait, il écrivait… Il n’arrivait pas à exprimer par des mots les sentiments qui se bousculaient dans son esprit.
Au petit matin, il ouvrit sa fenêtre qui donnait sur le levant. Au loin, derrière la Lance, le ciel blanchoyait. Il respira à pleins poumons l’air frais qui sentait les chaumes secs. Alors, il reprit sa plume et, d’un seul trait, écrivit sa réponse à Guillaume.
« Mon enfant,
Qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’un père s’adresse par ses mots à un capitaine de l’Armée d’Italie ?
Tout ce que nous n’avons pu nous dire de vive voix, nous l’avons pensé tant de fois. Tu savais et je savais. Nous étions chacun d’un côté du mur du silence. Quand tu reviendras, je ne sais si, mieux qu’avant, je pourrai te dire combien je t’aime. Si tu n’entends pas mes paroles, suis mon regard, suis mes pensées.
Quel bonheur pour nous tous, ces quelques mots reçus de toi après un si long silence !
Ta disparition a fait dire bien des sottises à ton sujet. Les hommes sont versatiles.
Je vais faire en sorte que tout le monde soit au courant de ton aventure car il s’agit bien d’une aventure quand on parcourt l’Europe sous des drapeaux vainqueurs.
Je lis tous les rapports qui concernent l’Armée d’Italie sur le bulletin des lois. Quand on y fait état de tels ou tels faits d’arme, j’imagine maintenant que tu en es le héros.
Préserve-toi des périls autant que tu le pourras. Ne confonds jamais le courage et la témérité. Tu reconnais là les paroles d’un père. Maintenant que tu as fait renaître la joie, ne nous apporte pas la douleur.
Thérèse et Antoine pensent comme moi.
Nous prions chaque jour pour que Dieu te protège. »
François signa, plia sa lettre, y apposa son cachet et, dans le matin naissant, il la porta au maître des postes.
Elle partit dans la matinée.


LE JOUR OU
QUELQU’UN DEMANDA LE COLONEL

8 août 1809.
« Suis-je bien sur les terres du colonel ? »
Le berger dévisagea l’homme.
Il l’avait vu venir de loin dans le chemin caillouteux qui serpentait à travers les éboulis depuis la plaine du Riousset jusqu’au plateau. Il marchait mal et semblait souffrir à chaque pas.
L’homme pouvait avoir une trentaine d’années. Il était vêtu comme quelqu’un de la ville : chaussures trop étroites, pantalons trop étroits, chemise trop blanche. Il portait sur l’épaule une veste trop lourde.
Il suait sang et eau.
Le berger ne dit pas un mot. Avec son bâton, il montra une bâtisse de pierres blanches à l’autre bout du plateau. Elle semblait neuve.
« Ouf ! Enfin ! Je n’aurais pas eu la force d’aller plus loin. »
Il emprunta le chemin qui longeait les champs, à l’ombre de quelques grands arbres qui paraissaient bien seuls parmi les drageons de chênes et de hêtres.
Le berger siffla son chien qui dormait à l’ombre d’un amandier. La bête dressa l’oreille et lança quelques aboiements à l’adresse de l’étranger.
« Vai querre ! » (Va chercher) lui ordonna son maître en pointant son bâton gainé de cuir en direction de trois chèvres qui s’esquivaient en direction du verger. Il courut en jappant et ramena les indisciplinées en leur mordillant les jarrets.
L’homme était maintenant à hauteur de la troisième terrasse où quatre amandiers aux troncs vrillés par le vent régnaient sur tout un peuple de pruniers, de poiriers, de pommiers.
Encore deux terrasses de jeunes vignes et il fut devant la bâtisse.
Le portail grand ouvert laissait voir une grande cour au milieu de laquelle chantait une fontaine. De la conque, l’eau s’échappait vers un grand bassin qui devait servir à l’arrosage d’un immense jardin que l’on devinait en contrebas. Trois chevaux, à la fenêtre d’une écurie, regardaient approcher l’inconnu.
Une treille de trois ans, encore grêle, escaladait la façade en tendait ses vrilles vigoureuses vers des consoles de fer forgé scellées dans le mur.
L’homme s’épongea le front, traversa la cour et frappa à la porte d’entrée. Il entendit des pas à l’intérieur. La porte s’ouvrit.
Une femme au chignon serré apparut. Elle était encore belle malgré les petites rides qui dessinaient de menus éventails sur ses tempes et les fils blancs qui couraient dans ses cheveux. Son regard était clair comme un ciel d’aurore.
-Bonjour monsieur. Que désirez-vous ? demanda-t-elle en s’essuyant les mains avec un torchon.
-Je cherche le colonel Archimbaud . Votre pâtre m’a indiqué votre maison.
-Je suis son épouse. Entrez. Je vais l’avertir. Il s’occupe de la poulinière. La pauvre bête a des difficultés. Pourtant, ce n’est pas son premier poulain. Qui dois-je annoncer ?
-Le mieux serait que je lui fasse la surprise…si vous me le permettez, évidemment. Où puis-je le trouver ?
-A l’écurie mais pas où vous avez dû voir les chevaux. C’est juste à côté : le portail bleu. »
L’homme se dirigea vers le portail bleu. Il le poussa précautionneusement. Il mit un certain temps à distinguer l’intérieur de l’écurie. Il s’y avança de quelques pas.
Une jument alezane était couchée sur le flanc. Ses naseaux ronflaient bruyamment et ses yeux opalins paraissaient dilatés.
« Elle souffre. Je crois que le petit se présente mal. Elle n’arrive pas à le faire. Allez à la cuisine et ramenez-moi de l’eau tiède. »
Le visiteur posa sa veste sur le râtelier et s’en fut à la cuisine.
« Il vous a déjà renvoyé ? Il est un peu ours, mais ce n’est pas dans ses habitudes.
-Non. Il a besoin d’eau tiède.
-J’allais lui en porter. Il ne vous a pas reconnu ?
-Il ne m’a pas vu. »
Le visiteur revint avec la bassine d’eau.
Le colonel avait réussi à extraire la tête et les jambes antérieures de poulain. Dans le silence rythmé par la respiration pesante de la jument, il tira lentement à lui. En quelques secondes, le poulain fut entièrement dégagé. Il caressa le chanfrein de la mère. On aurait dit qu’elle le regardait avec reconnaissance.
« Maintenant, je te laisse, ma vieille. Occupe-toi de lui. Tu es sa mère après tout. »
Il se retourna enfin vers l’homme qui tenait toujours la bassine mais, dans le contre-jour, il ne le reconnut pas.
« L’eau tiède, c’est un peu tard. Ne la jetez pas : Je vais me laver les mains et les bras… et même tout le reste. Regardez dans quel état je me suis mis… un vrai blessé de guerre.
C’est du travail que vous cherchez ? Vous n’avez pas la tenue de quelqu’un de la terre.
-Guillaume, j’ai tant changé que ça ? »
Le colonel Guillaume Archimbaud l’examina de plus près.
« André ! André Charansol ! Le déserteur ! Est-ce bien toi ? Viens au jour que je te voie. »
Ils sortirent précipitamment de l’écurie et vinrent près de la fontaine.
Alors les deux hommes se regardèrent et s’étreignirent comme si cette journée était la plus belle de leur vie.
« Tu as pris quelques livres.
-J’ai pris quelques années, mon colonel. Vous, vous êtes toujours le même.
-Pas de ronds de jambes entre nous, je t’en prie. J’ai pris quelques années moi aussi. Où étais-tu pendant tout ce temps ? J’ai souvent pensé que tu devais être mort.
-J’ai fait un peu comme vous. Seulement, pour moi, l’aventure s’est terminée à Mondovi. J’ai failli perdre les deux jambes. C’est un miracle si je marche encore. Pour arriver jusqu’ici, j’ai serré les dents. Je marche mais je ne peux pas lever les pieds comme avant ; alors, je trébuche sur tous les cailloux.
-Tu étais à Mondovi et je ne l’ai pas su ?
-Vous étiez déjà reparti.
-Et après Mondovi ?
-J’ai traîné dans les hôpitaux. J’aurais bien voulu reprendre mon travail à la ferme mais je suis plus empoté devant un coutrier qu’un maçon devant une horloge. Mes frères ont repris l’affaire. Un bon à rien dans une ferme, ce n’était bon ni pour eux ni pour moi.
-Tu es donc sans travail ?
-Qu’est-ce que vous allez penser, mon colonel ! J’ai du travail et du pas pénible : je suis régisseur chez les vieilles Pialla.
-Les vieilles filles ?
-Les bréhaignes.
-Celles que Donzet avait terrorisées ?
-Pas si terrorisées que cela, les deux sœurs. Elles radotent un peu mais, à longueur de journée, elles parlent du prince charmant qui était venu un soir leur demander asile et qui était reparti en emportant quelques souvenirs.
-Elles n’ont pas eu souvent l’occasion de voir un homme de près, les pauvres. A ta place, je me méfierais. Surtout qu’à deux…
-Ça risque. Même si c’étaient des jeunettes, j’ai comme l’impression que je serais un peu juste. Je vous ai dit que j’ai failli perdre les jambes… je n’ai rien dit des accessoires.
-Mon pauvre André !
-Ne me plaignez pas, mon colonel. C’est mieux que si j’étais mort. Ma mère faisait toujours castrer ses chats : ils étaient gras comme des moines et ils n’arrivaient pas à mourir.
-Tu es régisseur depuis longtemps chez les Pialla ?
-Depuis hier, mon colonel. Ma première visite depuis mon retour, c’est pour vous.
-Sacré André ! Qui aurait dit qu’on se reverrait un jour ?
-Surtout ici, mon colonel. Vous savez, ça a bien changé quand on monte mais pas assez pour effacer les souvenirs. Le convoi, le trou, Donzet et toute sa bande… Vous vous souvenez, le jour où vous m’avez aidé à fuir ? Le balafré était sur le point de me supprimer. Tu avais… Oh ! Pardon…vous aviez entendu Donzet donner son accord.
-Je t’en prie, André. Tu n’es plus soldat et moi, je ne suis plus colonel puisque l’empereur a accepté de me rendre à la vie civile.
-Donc, je vous dis « tu ». Tu avais entendu leur conversation. Alors, au lieu de parquer tous les chevaux, tu en avais laissé un dans le bois. Quand le balafré m’a entraîné à l’écart, je savais ce qui m’attendait. J’ai roulé dans les éboulis jusqu’en bas et je n’ai eu qu’à monter sur le cheval qui semblait m’attendre. Je te dois une fière chandelle.
-Le balafré n’a jamais avoué à Donzet que tu lui avais échappé. Il était fourbe mais pas très courageux.
-Et pour le cheval, tu n’as pas eu d’ennuis ?
-Il y avait toujours quelques chevaux de passage. Ils avaient été pris à des voyageurs ou à des soldats. Donzet ne les comptait jamais.
-Et avec le balafré ?
-Je ne lui ai jamais tourné le dos.
-C’est quand même incroyable que tu sois venu t’installer dans ce coin !
-Pourquoi ? Ce n’est pas beau ?
-C’est magnifique mais tu ne dois pas voir souvent du monde. Et puis… le repaire de Donzet.
-Pardon : l’emplacement du repaire. On te l’a peut-être dit : une nuit, tout a explosé, la maison et les brigands avec. Volatilisés !
-J’étais loin. Je n’ai pas su. Alors, toi, tu as pris la place.
-Pas tout de suite. J’étais loin, moi aussi. Mon père m’a écrit un jour…
-Comment ? Tu as un père ? Tu m’avais dit que tu n’avais plus de parents !
-Je t’expliquerais la chose plus tard. Oui, j’ai un père. Dans sa lettre, il me disait que des terres d’émigrés cherchaient encore des preneurs. Ce n’étaient pas les meilleures bien entendu. Il en connaissait quelques-unes sur les collines autour de Valréas ainsi qu’une propriété immense, une montagne entière, sur la commune de Taulignan. Cette dernière, malgré son étendue, ne valait pas grand’chose car une grande partie du bois avait brûlé. Elle était à un bon prix. Je lui ai répondu de l’acheter en mon nom sans savoir qu’il s’agissait du domaine de Donzet.
-Là, j’ai l’impression que tu me comptes des balivernes.
-Pas du tout. C’est ainsi que les choses se sont passées.
-Tu avais bien une petite idée de ce que tu achetais.
-J’espérais seulement que ce soit celle de Donzet. Après, quand mon père me l’a décrite, j’ai su.
-Tu avais tellement envie que cela de vivre où tu avais été prisonnier ?
-N’est-ce pas un très bel endroit ?
-C’est magnifique, mais quand même… Tu as dû avoir un travail gigantesque pour tout remettre en état.
-Gigantesque est bien le mot. Quand j’ai demandé de la main d’œuvre, je ne m’attendais pas à ce qui s’est passé. J’ai dû refuser du monde. Si je les avais écoutés, tout Valréas serait venu m’aider. C’était comme si tous avaient eu quelque chose à se faire pardonner. Ils sont arrivés avec leurs pics, leurs picosses, leurs charrues, leurs chevaux et ils m’ont remis les terres en état. Ils m’ont prêté mes premières semences alors qu’ils en manquaient pour eux. Les charpentiers ont travaillé trois mois sans accepter le moindre paiement. Les tailleurs auraient façonné des pierres jours et nuits.
-Tu as de la chance d’avoir conservé autant d’amis.
-Je pense que beaucoup sont venus pour libérer leur conscience.
-C’est très bien. Cependant, Madame Archimbaud trouve peut-être que c’est un peu loin de la ville, non ?
-Demande-lui. Thérèse, deux verres et un carafon, s’il te plait. Notre ami veut te demander quelque chose. »
Thérèse, souriante, apporta deux verres et un carafon de vin.
« Que voulez-vous me demander, monsieur ?
-Monsieur a été mon compagnon d’infortune à l’époque de Donzet. C’est André Charansol.
-Le déserteur ?
-Décidément, bien que grand invalide de guerre, je serai toujours le déserteur.
-Excusez-moi, je ne savais pas.
-André voudrait savoir si tu ne te trouves pas trop loin de Valréas.
-Avant, je trimais à la filature, je lavais et je repassais le linge des autres. Maintenant, je tiens ma maison, je lave et je repasse mon linge. La ville, ce sont les rues qui sentent mauvais et certaines personnes qui sentent comme les rues. La ville ne me manque pas, voyez-vous. Si je veux la voir, je monte à l’étage. D’ici, je la trouve belle et la seule odeur que je sens de ma fenêtre, c’est celle des genêts et des aubépines. Ici, je suis vraiment heureuse.
-Alors, André, t’attendais-tu à une autre réponse ?
-A vrai dire, non. Je crois que les gens heureux se trouveraient bien à la cime d’un clocher.
Maintenant, il faut que je retourne chez mes employeuses…
-Vos employeuses ?
-André est régisseur chez les sœurs Pialla.
-Le malheureux !
-Savez-vous que vous allez réussir à me faire peur ? Elles ont l’air tout à fait inoffensives. Bref, je dois rentrer car un régisseur qui s’absente dès le premier pour, ça fait mauvais effet. Je suis bien heureux de vous avoir…de t’avoir revu et d’avoir fait la connaissance de madame la colonelle.
-Au fait, tu es venu de chez les Pialla à pied ?
-Bien obligé. Depuis mes blessures, le cheval m’est interdit et votre chemin, reconnaissez-le, n’est pas fait pour les calèches. Ne vous inquiétez pas pour moi : j’étais dans l’infanterie, je sais encore marcher. J’en ai fait des parcours avec tout un fourniment sur le dos ! Au fait, ma veste ?
-Tu as dû la laisser à l’écurie. Je t’accompagne. Nous allons voir si le poulain est sur ses jambes. »
Le poulain tétait sa mère. Guillaume entraîna André dans le fond de l’écurie.
« Viens, je vais te montrer quelque chose. »
Derrière les courroies et les harnais, sous les toiles d’araignées poussiéreuses, il y avait un vieux coffre au cloutage vert-de-grisé. Guillaume le tira au jour et l’ouvrit.
« Regarde. Tu le reconnais ? Je l’ai trouvé en triant les pierres pour bâtir ma maison. »
C’était le gant de cuir de Donzet.
« Et lui, tu ne l’as pas trouvé ?
-Non. Seulement ce morceau. »
Lorsque André repassa à proximité du berger, il lui fit un signe amical et lui cria :
« Salut, berger !
-Salut ! Lui répondit le pâtre. C’est plus court par le ravin de la Graille. Vous descendez jusqu’à l’ancienne charbonnière, vous passez à côté du trou de Barjaçou puis vous arrivez…
-Je connais, berger, je connais. Seulement, je n’ai plus mes jambes d’avant la guerre. Alors, je vais continuer par le chemin. Tu remercieras encore tes maîtres…Ce sont des gens exceptionnels…et ils ont un bien joli troupeau. »
Le berger haussa les épaules et frappa le sol de son bâton : il n’avait jamais eu de maîtres et, depuis longtemps, le troupeau lui appartenait.
Il l’avait constitué grâce aux pièces d’or qui avaient coulé sur sa paillasse quand le bâton gainé de cuir, pendu à une poutre de sa chambre, s’était désagrégé.
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LE CHEMIN DE BARBARAS (suite 14)
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