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 LA GLOIRE DU FILS 2

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Leo REYRE
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MessageSujet: LA GLOIRE DU FILS 2   Mar 7 Sep - 10:43


MARCEL PAGNOL
On dit parfois que le personnage de Topaze m’avait été inspiré par mon père. Ce n’est pas tout à fait vrai. En réalité, je l’ai inventé d’après les conversations que j’ai entendues dans mon enfance entre mon père et ses amis.
Pendant les récréations de l’école communale du chemin des Chartreux, les maîtres causaient tout en surveillant les ébats d’une centaine de garnements. J’allais parfois me réfugier près d’eux et j’écoutais leurs conversations, que je ne comprenais pas toujours mais dont certaines sont restées dans ma mémoire.
Ils parlaient un jour d’un marchand de biens qui avait acheté une maison au prix de 10000 francs et qui l’avait revendue 25000. Ils jugeaient cette opération criminelle et mon père disait :
« Ou bien il ne l’a pas achetée assez cher et il a volé le vendeur ; ou bien il l’a revendue trop cher et il a volé l’acheteur. De toute façon, c’est un voleur ! »
Pendant un certain temps, ils parlèrent de Panama. Il était question de chèques –j’ignorais le sens de ce mot-, de députés voleurs, de pauvres gens ruinés qui se suicidaient et mon père disait souvent :
« C’est le type même des affaires financières ! »
Je n’ai compris que plus tard que ce type n’était pas un homme mais un modèle et que mon père assimilait toute opération de bourse à l’immense escroquerie de Panama.
Un autre jour, beaucoup plus tard, à la chasse, nous déjeunions sous un pin et mon père parlait d’argent avec l’oncle Jules. Parce qu’il y avait dans cette histoire un peu de magie, je l’ai retenue.
« Supposons, dit mon père, que je sois un clochard. Je m’éveille un matin sous un pont. Je m’étire, je me gratte, je fouille mes poches que je croyais vides. A ma grande joie, j’y trouve une pièce de dix sous. C’est une découverte importante : aujourd’hui, je ne mourrai pas. Je peux acheter un pain et quelques tranches de saucisson. Cependant, je fouille encore et je trouve un autre pièce : voilà un joli morceau de fromage. Je me fouille une troisième fois et voici une troisième pièce de dix sous ! Ça fait une chopine de vin et plusieurs cigarettes. »
Je l’interrompis pour lui faire remarquer qu’il ne buvait pas de vin et qu’il ne fumait pas.
« C’est vrai, dit-il, mais quand je suis un clochard, je fume et je bois.
Je suppose que je fouille ainsi mes poches cent fois de suite et que je me trouve à la tête de cinquante francs avec la certitude que les poches magiques fonctionneront tous les jours. Je vais vivre comme un nabab…Mais avez-vous remarqué que chacun de ces francs successifs avait une valeur moindre que le précédent ? Et quelle serait la valeur du 51e ? Pratiquement nulle. C’est pourquoi il serait malhonnête de le prendre ou même de le gagner parce que, si je le gagne, j’en prive quelqu’un…et pour ce quelqu’un, c’était peut-être le premier, le franc de la vie. »
Je réfléchissais au sens de ce discours que je trouvais très noble et très beau. Mais l’oncle Jules s’écria :
« Mon cher Jules, si vous avez un jour la chance de posséder ces poches magiques, ne vous arrêtez pas au 51e ! On ne sait pas ce qui peut arriver ! Poussez jusqu’au deux cent millième et achetez immédiatement un portefeuille d’actions qui vous rapportera 6000 francs par an.
-L’intérêt de l’argent placé, réplique mon père, est immoral. Si bas que soit le taux, c’est de l’usure ! »
L’oncle Jules leva les bras au ciel et je ne sais pas ce qu’il aurait dit si le vent n’avait apporté l’appel d’une perdrix.
Ils se levèrent aussitôt et partirent courbés sous les broussailles.

NARRATEUR
Joseph, un saint laïque, un modèle.

MARCEL PAGNOL
Les jeunes gens d’aujourd’hui penseraient que c’était un naïf incurable dont la vie n’avait point fait l’éducation et dont, par conséquent, l’intelligence n’était pas très éveillée.
Je leur répondrai qu’au contraire je l’ai vu dépenser des trésors d’intelligence et d’ingéniosité pour instruire les enfants des autres comme s’ils eussent été les siens, et que son triomphe, c’étaient les petits « demeurés » : il les gardait après la classe et quand il en avait amené un jusqu’au certificat d’études, je le voyais transfiguré.
Il n’était pas le seul de nos instituteurs de cette époque à faire son métier avec un dévouement, une abnégation d’apôtre, et je suis sûr qu’aujourd’hui même, dans les banlieues ou dans les villages, il en reste encore un bon nombre qui sont l’honneur de l’Université.
Pendant mon séjour à Paris, j’avais rencontré au hasard des brasseries ou des répétitions générales, des hommes d’affaires, des courtiers, des politiciens, des « agents immobiliers » dont les procédés, me disait-on, n’étaient pas tout à fait catholiques. Ils avaient voiture et chauffeur, habitaient les beaux quartiers, allaient en week-end à Deauville et passaient deux mois d’été à Cannes ou à La Baule.
Une nuit, dans un train, en revenant de Marseille, je pensais donc que j’allais retrouver à Paris bien des gens que ne valaient pas mes instituteurs, et que si mon père n’avait pas été paralysé par son idéal, par ses principes, par son respect des autres, il aurait pu réussir aussi bien qu’eux : il est plus facile de faire des affaires que des hommes.
C’est alors que j’eus l’idée d’écrire un jour une pièce de théâtre où l’on verrait un homme pur entraîné –sans rien y comprendre- dans de louches combinaisons.
Il fallait cependant une excuse à sa naïveté pour qu’elle ne parût pas exagérée. Je pensai aussitôt à l’amour qui rend souvent stupides des gens très intelligents… Enfin, lorsqu’il découvrirait, avec une grande amertume, la toute-puissance de l’argent, il se révolterait puis, déjà contaminé lui-même, il accepterait les nouvelles règles du jeu.
Le personnage que j’ai mis en scène n’est donc pas un portrait de l’instituteur. Ce qui est vrai, c’est l’honnêteté scrupuleuse, la croyance aux moralités proverbiales, les leçons gratuites et le rêve des palmes académiques. Tout le reste est fortement grossi selon l’optique théâtrale.
D’ailleurs, si pareille aventure était arrivée à mon père, je suis sûr qu’au moment de la révélation, il serait allé se livrer à la justice et peut-être même se serait-il suicidé.

LETTRE IMAGINAIRE DE MARCEL À JOSEPH

Mon très cher père,
La décision que je viens de prendre risque de te faire de la peine. Alors, avant de te mettre en colère, pense à ta santé qui m’est chère et à notre Augustine qui ne manquerait pas de me trouver des excuses si elle était encore de ce monde.
Assieds-toi et écoute calmement ce que j’ai à te dire.
Voilà : je quitte l’enseignement.
Rassure-toi, je ne tire pas un trait sur tes sacrifices qui m’ont permis de devenir professeur d’anglais dans un des meilleurs lycées de France, mais je viens de faire le constat suivant :
Tu sais combien j’ai toujours aimé les mots. Déjà, dans ta classe, j’en faisais une véritable collection et si tu cherches dans tes affaires, tu dois toujours avoir le cahier sur lequel je les écrivais. Souviens-toi, c’est un cahier que tu m’as confisqué en juin 1906, quelques jours avant les vacances, le première année des Bastides Neuves, parce que je faisais rire mes copains en leur expliquant les plus beaux. Si tu le trouves, tu me le mets de côté : ce n’est encore qu’un souvenir, mais un jour, ce sera peut-être une relique.
De ma passion pour les mots sont nées mes deux pièces de théâtre que tu connais : Jazz et les Marchands de gloire.
Tu dois penser qu’on ne peut pas gagner sa vie en amusant les autres.
Eh bien, si : on peut et même très bien.
Si je te dis que j’ai devant moi un capital qui représente cinq ans d’enseignement à Condorcet, est-ce que tu penses que j’invente ?
C’est vrai, j’en suis là. Cinq ans en m’amusant.
Ça, c’est le constat.
J’ai donc demandé un congé pour convenance personnelle.
Depuis, je vis en ermite (tu vois, papa, que l’ermite des collines avait de la suite dans les idées). Je travaille comme un fada dix heures par jours et souvent plus pour le théâtre.
Rassure-toi : si ça tournait mal, je pourrais toujours refaire le professeur.
J’ai si peu oublié l’enseignement que ma dernière pièce parle encore d’un instituteur.
Je l’avais intitulée la Belle et le Bête mais il paraît que le titre est déjà pris par une certaine Madame Leprince de Beaumont. J’étais persuadé que c’était de Charles Perrault.
Elle s’appelle maintenant Monsieur Topaze mais il paraît que ça fait trop long.
Pourquoi Topaze ?
Tu m’avais déjà dit : pourquoi Jazz ?
Je t’avais répondu que c’était pour accrocher le public et qu’il n’était pas nécessaire que le titre d’une pièce eût le moindre rapport avec l’ouvrage.
Tu m’avais reproché cette opinion assez vertement d’ailleurs. Tu l’avais qualifiée d’escroquerie intellectuelle.
Mais penses-tu que Phaéton était un meilleur titre ? C’était pourtant celui que j’avais choisi au début.
Pour Topaze, c’est différent.
Dans ma pièce, j’ai un instituteur brave comme tout et presque plus honnête que toi qui s’appelle Tamise. Imagine-toi que l’autre jour, je racontai l’histoire à mon ami Jacques Théry quand je me suis interrompu je ne sais plus pour quelle raison mais pour un certain temps.
Lorsque j’ai voulu reprendre mon récit, j’en avais perdu le fil.
J’ai demandé à Jacques qui m’a dit : »Tu parlais de ce vieux maître, Monsieur Topaze. »
Pourquoi m’a-t-il dit Topaze plutôt que Rubis ou Diamant ?
En tout cas, nous en avons ri et, après avoir ri, je me suis dis que ça pourrait très bien faire un titre.
Je vais peut-être t’étonner mais mon Topaze, on se le dispute à Paris. Je l’ai proposé à six théâtres. Cinq désirent le monter. Le sixième, n’en parlons pas : ils m’ont reçu comme un moins que rien.
Maintenant, il va falloir que je le refuse à quatre et tu sais combien il m’est dur de dire non à quelqu’un.
Paul est bienheureux de vivre avec ses chèvres. Il a sans doute moins de tracas que moi.
Tu dois penser : « Tant pis pour toi, Marcel. C’est bien la vie que tu as voulue. »
Encore une fois et comme toujours, tu as raison, papa.
Pour te faire une idée qui ne soit pas un préjugé, je t’envoie un extrait de ma pièce. C’est la scène XIII du premier acte.
Je t’embrasse affectueusement.
Ton Marcel.

Post scriptum
As-tu pu aller fleurir la tombe de Lili, à la Treille ? Ça fait déjà dix ans qu’il est parti.
Comme le temps passe vite !

JOUÉ

Topaze Acte I scène XIII
Muche : Monsieur Topaze, Mme la baronne Pitart-Vergniolles désire vous parler.
Topaze : Monsieur le directeur, je suis à votre entière disposition quoique ma leçon ne soit point terminée …Et il serait préférable, dans l’intérêt des élèves…
M : La matière ne souffre point de retard (il se tourne vers les élèves qui sont restés debout)
Mes enfants, vous pouvez aller jouer.
J’ai prévenu M. le Ribouchon qui les surveillera.
(Les élèves sortent. L’un d’eux se détache des rangs et vient embrasser la baronne. C’est le jeune Pitart-Vergniolles.)
M (souriant) : Le charmant enfant…
La baronne (à Topaze) : Je viens vous demander, monsieur Topaze, ce que vous pensez de mon fils Agénor…
T : Madame, je serai heureux de vous le dire, mais je préfèrerais que cet enfant n’entendît pas notre conversation.
M (à la baronne) : Excellent principe…Allez rejoindre vos camarades… (la baronne embrasse l’enfant qui sort).
Enfant sympathique et bien élevé.
B (à Topaze) : Il vous aime beaucoup, monsieur. Il parle souvent de vous à son père en des termes qui marquent une grande estime.
T : J’ensuis heureux, madame…Je tiens à mériter l’estime de mes élèves…
M : Vous l’avez, mon cher Topaze. Je dirai même que vous avez gagné leur affection.
B : Mon enfant vous apprécie à tel point qu’il a exigé que je vienne vous demander des leçons particulières…
M (à Topaze) : Tout à votre louange…
T : J’en suis très flatté, madame…
B : Il en a eu envie comme d’une friandise ou d’un jouet…C’est charmant, n’est-ce pas ? Je viens donc vous dire, monsieur, que vous lui donnerez chaque semaine autant d’heures que vous voudrez et au prix que vous fixerez…
M : Hé, hé...Très significatif…
B : Quand on a la chance de rencontrer un maître de cette valeur, le mieux que l’on puisse faire, c’est de s’en remettre à lui entièrement…
T : Madame, j’en suis confus…
B : Et de quoi seriez-vous confus ? D’être la perle des professeurs ?
T : Oh ! Madame…
B : C’est donc entendu. Vous viendrez chez moi demain soir et vous me mettrez au courant de ce que vous aurez décidé pour le nombre et le prix des leçons.
T : C’est entendu, madame. Je vais vous dire, d’ailleurs, tout de suite quelles sont mes heures de liberté… (il feuillette un petit carnet)
B : demains…demain…Permettez-moi maintenant de vous parler d’une affaire qui me tient à cœur…
M : Oh ! Une bagatelle qui sera promptement rectifiée.
T : De quoi s’agit-il, madame ?
B (elle tire de son sac une enveloppe) : Je viens de recevoir les notes trimestrielles de mon fils et je n’ai pas osé montrer ce bulletin à son père…
M : J’ai expliqué à Mme la Baronne qu’il y a eu sans doute une erreur de la part du secrétaire qui recopie vos notes…
T : Je ne crois pas, monsieur le Directeur…car je n’ai pas de secrétaire et ce bulletin a été rédigé de ma main… (il prend le bulletin et l’examine)
M (Il appuie sur certaines phrases) : Madame la baronne, qui vient de vous demander des leçons particulières, a trois enfants dans notre maison et je lui ai moi-même de grandes obligations !...C’est pourquoi je ne serais pas étonné qu’il y eût une erreur.
T(regarde le bulletin) : Pourtant, ces notes sont bien celles que j’ai données à l’élève…
B : Comment ? Français : zéro. Calcul : zéro. Histoire : Un quart. Morale : zéro.
M : Allons ! Regardez bien, monsieur Topaze…Regardez de plus près, avec votre perspicacité…
T : Oh ! C’est vite vu…Il n’a eu que des zéros…Je vais vous montrer mes cahiers de notes… (Il prend un cahier ouvert)
M (il prend le cahier et le ferme) : Ecoutez-moi, mon cher ami. Il n’y a pas grand mal à se tromper : errare humanum est, perseverare diabolicum. (il le regarde fixement dans les yeux) Voulez-vous être assez bon pour refaire le calcul de la moyenne de cet enfant ?
T : Bien volontiers…Ce ne sera pas long…
( conversation à haute voix entre M et B)
M : Aurez-vous bientôt, madame la baronne, l’occasion de rencontrer M. l’inspecteur d’Académie ?
B : Je le verrai mercredi car c’est le mercredi soir qu’il a son couvert chez moi…C’est un ancien condisciple du baron ; il a pour nous une très grande amitié…
M : Il a beaucoup d’estime pour notre ami Topaze mais il n’a pas pu lui donner les palmes cette année…Il ne les lui a décernées que moralement.
B : Oh !...Monsieur Topaze aura le ruban à la première occasion. Je vous le promets !
M : Dites donc, mon cher ami, Mme la baronne promet que vous aurez réellement les palmes l’an prochain…
T(il relève la tête) : Ce serait vraiment une grande joie, madame…Cette nouvelle est pour moi plus que vous ne pensez, madame…
M : Vous avez trouvé l’erreur…
T : Mais non…Il n’y a pas d’erreur…
M(impatient) : Voyons, voyons, soyez logique avec vous-même !...Vous croyez madame la Baronne quand elle vous dit que vous aurez les palmes et vous ne la croyez pas quand elle affirme qu’il y a une erreur !
T : Mais, madame, je vous jure qu’il n’y a pas d’erreur possible. SA meilleure note est 2…Il a eu encore un zéro hier en composition de mathématique…Onzième et dernier : Pitart-Vergniolles…
B(elle change de ton) : Et pourquoi mon fils est-il dernier ?
M : Pourquoi dernier ?
T : Parce qu’il a eu zéro.
B : Et pourquoi a-t-il eu zéro ?
M : Pourquoi a-t-il eu zéro ?
T : Parce qu’il n’a rien compris au problème.
M : Rien compris au problème.
B : Et pourquoi n’a-t-il rien compris au problème ? Je vais vous le dire, monsieur Topaze, puisque vous me forcez à changer de ton. Mon fils a été dernier parce que la composition était truquée.
M : Etait truquée !...Ho ! Ho ! Ceci est d’une gravité exceptionnelle…
(Topaze est muet de stupeur et d’émotion)
B : Le problème était une sorte de labyrinthe à propos de deux terrassiers qui creusent un bassin rectangulaire. Je n’en dis pas plus.
M : Mme la baronne n’en dit pas plus !
T : Madame, après une accusation aussi infamante, il convient d’en dire plus.
M : Calmez-vous, cher ami.
B : Nierez-vous qu’il y ait dans votre classe un élève nommé Gigond ?
M : Un élève nommé Gigond ?
T : nullement. J’ai un élève nommé Gigond.
M : un élève nommé Gigond.
B : Quelle est la profession de son père ?
T : Je n’en sais rien !
B : Le père du nommé Gigond a une entreprise de terrassement. Dans le jardin du nommé Gigond, il y a un bassin rectangulaire. Voilà. Je n’étonnerai personne en disant que le nommé Gigond a été premier.
M : Que le nommé Gigond a été premier. Mon dieu, madame…
T : Mais je ne vois nullement le rapport…
B : Le problème a été choisi pour favoriser le nommé Gigond. Mon fils l’a compris tout de suite. Et il n’y a rien qui décourage les enfants comme l’injustice et la fraude.
T : Madame, c’est la première fois que j’entends mettre en doute ma probité…qui est entière, madame… qui est entière…
M (à Topaze) : Calmez-vous, je vous en prie. Certes, on peut regretter que le premier en mathématiques soit précisément un élève qui, par la profession de son père et par la nature du bassin qu’il voit chez lui ait pu bénéficier d’une certaine familiarité avec les données du problème. Ceci d’ailleurs ne se reproduira plus car j’y veillerai…Mais d’autre part, madame, je puis vous affirmer l’entière bonne foi de mon collaborateur.
B : Je ne demande qu’à vous croire. Mais il est impossible d’admettre que mon fils soit dernier.
M (à Topaze) : Impossible d’admettre que son fils soit dernier.
T : Mais, madame, cet enfant est dernier, c’est un fait.
B : Un fait inexplicable.
M (à Topaze) : C’est peut-être un fait, mais il est inexplicable.
T : Mais non, madame, et je me charge de vous l’expliquer.
B : Ah ! Vous vous chargez de l’expliquer ! Eh bien, je vous écoute, Monsieur.
T : Madame, cet enfant est en pleine croissance.
B : Très juste.
T : Et physiquement, il oscille entre deux états nettement caractérisés.
M : Hum…
T : Tantôt il bavarde, fait tinter des sous dans sa poche, ricane sans motif et jette des boules puantes. C’est ce que j’appellerai la période active. Le deuxième état est aussi net. Une sorte de dépression. A ces moments-là, il me regarde fixement, il paraît m’écouter avec une grande attention. En réalité, les yeux grands ouverts, il dort.
B : Il dort ?
M : Ceci devient étrange. Vous dites qu’il dort ?
T : Si je lui pose une question, il tombe de son banc.
B : Allons, monsieur, vous rêvez.
T : Non, madame, je veux vous parler dans son intérêt et je sais que ma franchise lui sera utile car les yeux d’une mère ne voient pas tout.
M : Allons, mon cher Topaze, je crois que vous feriez mieux de trouver l’erreur.
B : Laissez parler monsieur Topaze. Je crois qu’il va nous dire quelque chose d’intéressant. Qu’est-ce que les yeux d’une mère ne peuvent pas voir ?
T : Regardez bien votre fils, Madame. Il a un faciès terreux, les oreilles décollées, les lèvres pâles, le regard incertain.
B : Oh !
M : Oh !
T : Je ne dis pas que sa vie soit menacée par une maladie aiguë : non. Je dis qu’il a probablement les végétations, ou peut-être le ver solitaire, ou peut-être une hérédité chargée, ou peut-être les trois à la fois. Ce qu’il lui faut, c’est une surveillance médicale.
B (à Muche) : Mais qu’est-ce que c’est que ce galvaudeux mal embouché ?
M : Monsieur Topaze ! Madame la baronne !
T : Mais, madame…
B : Un pion galeux qui se permet de juger les Pitart-Vergniolles !
M : Monsieur Topaze, c’est incroyable…Vous jugez les Pitart-Vergniolles !
B : Un crève-la-faim qui cherche à raccrocher des leçons particulières…
T : Mais je parlais en toute sincérité…
B : Et ça court après les palmes !
T : Mais, madame, je les ai moralement.
M : Moralement ! Faites des excuses, monsieur, au lieu de dire de pareilles niaiseries ! Chère madame…
B : Monsieur Muche, si ce diffamateur professionnel doit demeurer dans cette maison, je retire mes trois enfants séance tenante. Quant à ce bulletin hypocrite, voilà ce que j’en fais.

JOSEPH

(Joseph a suivi la scène. Emu, il essuie une larme et se tourne face au public qu’il regarde avec fierté)
« C’est mon petit qui a fait ça !
Finalement, il ne s’en sort pas mal.
Seulement, il a pris la précaution de m’envoyer une scène du premier acte, les petits radis et la tranche de mortadelle : le hors-d’œuvre. Le hors d’œuvre : ce qui est en dehors de l’œuvre proprement dite.
Il est bien capable de m’en faire un scélérat de ce Topaze. Il en est bien capable.
Pourvu que ce soit une histoire honnête, sans politique, sans argent sale, sans abus de biens sociaux ni prévarications, ni malversations. Pourvu que ce soit moral !
Paris, ce n’est pas Aubagne, ni Marseille. Ici, on comprendrait.
Espérons !
Mais tout de même, être professeur, même d’anglais, même à Paris, c’est quand même plus sûr.
Il me semble qu’il a pris cette décision un peu à la légère.
Est-ce qu’il a pensé à sa retraite ?
Il aurait pu me demander conseil, me semble-t-il.
Mais, Marcel, pour les confidences…Il m’a toujours fallu lui tirer les vers du nez.
Ça, c’est tout lui : les confidences, il les fait après…comme s’il confessai un péché.
Oh ! Il parle, il parle beaucoup. Il parle beaucoup aux autres.
C’est vrai qu’on se confie plus facilement à ses camarades ou à sa mère qu’à son père…surtout si ce père est instituteur. Il y a une sorte de barrière.
Tenez, je ne sais pas s’il m’a dit une seule fois qu’il m’aimait. Si, il m’aime bien… Je l’ai compris…mais ça m’aurait fait plaisir de le lui entendre dire.
Et moi ? Est-ce que je le lui ai dit souvent ?
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