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 LA GLOIRE DU FILS 7

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Leo REYRE
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MessageSujet: LA GLOIRE DU FILS 7   Mar 7 Sep - 11:00


LETTRE IMAGINAIRE DE MARCEL A JOSEPH

Mon très cher père,
Je viens de constater une chose qui s’est faite à mon insu, mais qui n’a pas pu t’échapper car je sais avec quelle conscience tu as épluché tout ce que j’ai pu écrire ou filmer : Mon héros principal, c’est toi.
Prends mon César : si la salle de classe est une salle de bistrot, s’il s’emporte souvent, s’il a une ma^tresse en ville, s’il boit du pastis, évidemment, ça ne peut pas te ressembler.
Enlève tout ça, c’est de la poudre aux yeux. Qu’est-ce qu’il reste ?
Un père veuf qui s’inquiète pour son fils et qui aimerait le caser avec une fille qu’il connaît et qu’il trouve gentille.
Si tu es César, il va de soi que Marius, c’est moi. Le chant des sirènes, pour moi, ce n’est pas vers le grand large qu’il m’entraîne, mais vers Paris.
Entre ce père et ce fils, qu’est-ce qu’il y a ?
Un grand amour réciproque où le non-dit étouffe les grands élans de tendresse.
Et si tu prends ce que pompeusement et académiquement mes biographes nomment mon œuvre, les personnages que j’ai le mieux réussi, tu t’aperçois que ce sont les rôles de pères.
Mais si ces pères sont pères, ils sont généralement pères de filles, jamais de garçons, hormis César.
Je pourrais toujours dire que c’est voulu par l’histoire que je raconte. Ce serait faux.
Rien ne m’empêchait de faire un garçon ou deux à Amoretti au milieu de sa nichée de filles. Qu’est-ce qui aurait changé dans l’histoire sinon une réplique ou deux ?
Inconsciemment, je les ai éloignés de toi, ces fils, pour nous protéger.
Pour ton vénérable métier, c’est autre chose, mais tu n’y peux rien. Je n’ai jamais su faire d’un maître d’école une véritable locomotive.
On ne fait pas les premiers rôles avec des gens normaux. Je ne veux pas dire qu’on les fait avec des déséquilibrés, mais il y a un peu de cela qu’on le veuille ou non. La perfection n’intéresse personne. Il faut toujours qu’il y ait un décalage. Et plus ce décalage est grand entre les valeurs qu’un personnage représente et l’usage qu’il en fait, plus grande est la force comique ou tragique qui se dégage de lui.
C’est pour cette raison que je n’ai jamais pu faire, du maître d’école, un premier rôle. Il y a trop d’équilibre en lui, surtout si celui qui me sert constamment de référence, c’est celui qui a accompagné mon enfance de sa sollicitude et de son amour : toi.
J’en ai fait un personnage pondéré, un recours pour les faibles, un témoin compréhensif et sans préjugés. Mais sa sincérité, son honnêteté institutionnelle, ne lui donnent aucun relief particulier. Il n’a aucune faiblesse et c’est gênant pour le spectacle.
Pourtant, dans Manon, c’est lui qui a le meilleur rôle humain : il est l’avocat de la bergère : c’est l’impartialité au milieu de l’intolérance. C’est lui le porteur de l’idée de justice…et c’est lui qui a la meilleur part du gâteau puisqu’il épouse Manon.
Il a le meilleur rôle, mais pas le rôle principal. Les premiers rôles sont pour ce malheureux fada d’Ugolin et pour le Papet.
L’instituteur, à la fin, on ne sait même pas son nom.
Une fois, une seul, j’en ai fait le grand personnage : Topaze.
Dieu sait si tu me l’as reproché vertement, ce maître d’école qui s’était enrichi malhonnêtement. Pourtant, pour ne pas te froisser, j’en avais fait un maître d’une institution privée fort éloignée de ceux de l’école de la République.
Justement, pour le théâtre, c’est ce qu’il faut : un personnage qui fait le grand écart avec sa profession.
Dans la Femme du Boulanger, j’en fait le Candide qui découvre la vie des gens d’un village et, surtout, note-le, le contrepoids du curé avec lequel il est en perpétuel conflit spirituel. Je n’ai eu qu’à puiser la matière dans ma mémoire.
Note également qu’à ce propos, on m’a accusé de vouloir ranimer la vieille guerre scolaire. Tu vois le danger de mettre un instituteur au premier rang. Un instituteur- tu diras sans doute que j’ai mis du temps à la comprendre- c’est toujours un personnage très sérieux. Ce n’est pas un saltimbanque. On comprend mal qu’in fasse rire. Celui qui fait rire, c’est le cancre de la classe.
Alors, pourquoi ce rôle du maître d’école, s’il n’apporte rien de spectaculaire au spectacle ?
C’est bien ce que tu te dis en ce moment, pas vrai. Pourquoi ?
Ça, c’est une bonne question, une de elles qu’on se pose quand on a déjà la réponse.
Remarque bien que si tu avais été « patiaire », il y aurait toujours quelque part, dans mes films, quelqu’un qui crierait dans la rue : « Peaux de lièvres ! Peaux de lapins ! »
Je t’embrasse.
Ton Marcel.

JOUÉ

Le curé : Pardon, monsieur l’instituteur, je désire vous dire deux mots si vous n’y voyez pas d’inconvénients.
L’instituteur : Je n’en vois aucun. Un chien regarde bien un évêque. M. le cué peut donc parler à l’instituteur.
C : Malgré le ton désobligeant de votre réponse, les devoirs de ma charge m’obligent à continuer cette conversation.
I : Permettez. Vous dites que je vous ai parlé sur un ton désobligeant, et je reconnais que c’est vrai. Mais je tiens à vous rappeler qu’au moment où je suis arrivé ici, c’est-à-dire au début d’octobre, je vous ai rencontré deux fois le même jour. La première fois, c’était ce matin.
C : sur la place de l’église.
I : C’est exact. Je vous ai salué ; vous ne m’avez pas répondu. La deuxième fois, c’était…

C : A la terrasse du cercle. Vous étiez devant un grand verre d’alcool.
I : Soit. Je vous ai salué en ôtant mon chapeau.
C : C’était un chapeau melon.
I : C’est exact. Vous ne m’avez pas répondu. Pourquoi ?
C : Parce que je ne vous avais pas vu.
I : Quoi ?
C : Et je ne vous ai pas vu me saluer parce que je n’ai pas voulu vous voir.
I : Et pour quelle raison ? J’arrivais ici, vous ne m’aviez jamais vu. Je vous salue très poliment, vous détournez la tête. Vous m’avez donc fait un affront sans me connaître.
C : Oh ! Monsieur, je vous connaissais !
I : Ah ? Vous aviez reçu une fiche de l’évêché ?
C : Oh ! Pas du tout, monsieur…Monseigneur a des occupations et des travaux plus utiles et plus nobles que ceux qui consisteraient à remplir des fiches sur le caractère et les mœurs de chaque instituteur laïque. Ce serait d’ailleurs un très gros travail, et peu ragoûtant. Non, monsieur, je n’ai pas reçu votre fiche et je n’avais pas besoin de la recevoir parce que vous la portiez sur vous.
I : J’ai une tête de scélérat ?
C : Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. Non, monsieur, non, vous n’avez absolument pas une tête de scélérat. Non ; Et puis, même avec une tête de scélérat, un homme peut se racheter par la foi et par la stricte observance des pratiques recommandées par notre sainte mère l’Eglise. Mais il ne s’agit pas de votre tête. Ce qui m’a permis de vous démasquer du premier coup, c’est le journal qui sortait de votre poche. C’était « Le Petit Provençal ». Ne niez pas, monsieur, je l’ai vu. Vous lisez « Le Petit Provençal ».
I : Mais oui, je lis « Le Petit Provençal. Je suis même abonné.
C : Abonné ! C’est complet.
I : Vous ne voudriez pas que je lise « La Croix » ?
C : Mais si, monsieur, je le voudrais ! Et je vous estimerais bien davantage, monsieur, si vous lisiez « La Croix » ! Vous y trouveriez une morale autrement nourrissante, autrement succulente que les divagations fanatiques de journalistes sans Dieu.
I : C’est pour ça que vous m’avez arrêté ? Pour me placer un abonnement à « La Croix » ?
C : Non, monsieur. Je vous ai arrêté pour vous rappeler vos devoirs. Non pas envers vous-même car vous me paraissez peu disposé à songer à votre salut éternel, mais vos devoirs envers vos élèves, ces enfants que le gouvernement vous a confiés, peut-être un peu imprudemment.
I : Il est certain que le vieillard que vous êtes peut donner des conseils au gamin que je suis.
C : En effet, monsieur. Quoique nous soyons à peu près du même âge, je crois que la méditation et l’élévation quotidienne de l’âme par la prière m’ont donné plus d’expérience de la vie que vous n’avez pu en apprendre dans vos manuels déchristianisés. Vous êtes, je crois, tout frais émoulu de l’école normale…
I : Vous êtes, je crois, tout récemment éclos du Grand Séminaire ?
C : Enfin, peu importe. Ce que j’ai à vous dire est très grave. Vous avez fait, l’autre jour – avant-hier exactement- une leçon sur Jeanne d’Arc.
I : Eh oui, ce n’est pas que ce soit amusant, mais c’est dans le programme.
C : Bien. A cette occasion, vous avez prononcé devant des enfants, les phrases suivantes : « Jeanne d’Arc était une bergère à Domrémy. Un jour qu’elle gardait ses moutons, elle rut entendre des voix. » C’est bien ce que vous avez dit ?
I : C’est très exactement ce que j’ai dit.
C : Songez-vous à la responsabilité que vous avez prise quand vous avez dit : « crut entendre » ?
I : Je songe que j’ai justement évité de prendre une responsabilité. J’ai dit que Jeanne d’Arc « crut entendre des voix ». C’est-à-dire qu’en ce qui la concerne elle les entendait clairement, mais en ce qui me concerne, je n’en sais rien.
C : Comment, vous n’en savez rien ?
I : Ma foi, monsieur le curé, je n’y étais pas.
C : Comment, vous n’y étiez pas ?
I : Eh ma foi, non. En 1431, je n’étais même pas né.
C : Oh ! N’essayez pas de vous en tirer par une pirouette. Vous n’avez pas le droit de dire : « crut entendre ». Vous n’avez pas le droit de nier un fait historique. Vous devez dire : Jeanne d’Arc entendit des voix.
I : Mais dites donc, il est très dangereux d’affirmer des choses pareilles, même s’il s’agit d’un fait historique. Il me semble me rappeler que lorsque Jeanne d’Arc, devant un tribunal présidé par un évêque qui s’appelait Cauchon, déclara qu’elle avait entendu des voix, ce Cauchon-là la condamna à être brûlée vive, ce qui fut fait à Rouen, sur la place du Marché…Et comme, malgré ses voix, elle était combustible, la pauvre bergère en mourut.
C : Réponse et langage bien dignes d’un abonné du Petit Provençal. Je vois, monsieur, que je n’ai rien à attendre d’un esprit aussi borné et aussi grossier que le vôtre. Je regrette d’avoir engagé une conversation inutile et qui m’a révélé une profondeur de mauvaise foi que je n’aurais jamais oser imaginer.
I : En somme, vous êtes furieux parce que j’ai parlé de Jeanne d’Arc qui, selon vous, vous appartient. Vous-même, monsieur le Curé, il vous arrive de piétiner mes plates-bandes. Ainsi, vous avez dit aux enfants du catéchisme que je me trompais, et qu’en histoire naturelle il n’y avait pas trois règnes, qu’il y avait quatre règne.
C : Mais parfaitement : le règne minéral, le règne végétal, le règne animal et le règne humain, ce qui est scientifiquement démontré.
I : il est scientifiquement démontré que le règne humain est une absurdité.
C : Vous vous considérez donc comme un animal.
I : Sans aucun doute !
C : Je vous crois trop savant pour ne pas admettre qu’en ce qui vous concerne, vous avez certainement raison. Permettez donc que je me retire sans vous saluer car je ne salue pas les animaux…
I : Et vous, dites-donc, qu’est-ce que vous croyez être, espèce de prégadiou ?
C : Vade retro, Satana !
I : Va te cacher, va, fondu !

NARRATEUR

Discours d’un autre âge. Personnages caricaturés, guignolesques.
De toute manière, tous les personnages de Pagnol appartiennent à un passé révolu.
Si un jour vous entendez de telles énormités dans la bouche de quelqu’un, prenez un air compatissant plutôt qu’une mine offusquée.
Votre interlocuteur est soit un provocateur soit un malade. En tout cas, il n’est pas dans son état normal…Ou alors son état normal est anormal. Car enfin, il suffit d’ouvrir les yeux et de tendre les oreilles pour se persuader du contraire.
Tenez, entrez dans un bar, même si ce n’est pas celui de la Marine.
Si vous commandez un coca, un swheppes ou même un whisky soda, c’est sûr, il ne se passera rien qui rappelle Pagnol.
Mais essayez donc de commander un cinzano-cassis, un picon-grenadine ou, mieux encore, un mandarin-citron.
Vous verrez si le patron, Gérard ou un autre, ne vous rappelle pas César dans sa manière de fulminer et dans la verdeur de son verbe. Pour peu que les Monsieur Brun, les Escartefgigue, les Panisse du cru fassent à son adresse quelques allusions perfides et longuement préméditées, c’est une scène intégralement pagnolesque qui se déroulera devant vous pour le prix modique d’une consommation.
Tenez, entrez dans un autre bar. Imaginez seulement un accroche-cœur sur le front de Léonard (difficile mais possible), un foulard noué à son cou : c’est Marius en personne.
Passez ainsi d’un bar à l’autre. Vous verrez bien qu’iil y a toujours une séquence pour rappeler Pagnol.
Entre les cafés, vous aurez croisé d’autres personnages tout aussi typiques et auxquels il ne manque que le regard, l’oreille et la plume d’un Pagnol pour en faire des héros immortels.
Bien sûr, Pagnol n’est plus là pour enluminer de sa somptueuse écriture le mot définitif, la parole homérique, la sentence biblique que l’un ou l’autre des personnages de rencontre vous aura distillés avec l’emphase naturelle des gens du Midi.
Mais vous, passants qui passez, vous aurez sans doute été témoins d’un moment d’anthologie dont vous garderez la marque profonde car on ne côtoie pas impunément de tels personnages.
Bien sûr, Pagnol n’est plus là… Mais s’il était là et qu’il récrive sa trilogie histoire de l’actualiser, Marius serait supporter de l’OM, César soutiendrait le Rugby-club Toulonais. Les habitués du bar de la Marine se chamailleraient à propos de l’arbitrage, Angèle rêverait du beau champion de natation, Gédémus le rémouleur serait pizzaïolo, Naïs serait miss Estaque et Toine serait toujours bossu.
Ce ne sont pas les personnages qui appartiennent à un temps révolu : nous les côtoyons tous les jours. C’est seulement le cadre de leur vie qui s’est un peu vermoulu et qu’il a fallu changer…Mais Pagnol n’est plus là.

LETTRE IMAGINAIRE DE MARCEL A JOSEPH

Mon cher papa,
Maintenant, je peux tout te dire et chaque jour qui passe ronge sans vergogne les vingt-cinq ans que la vie avait mis entre nous. Le temps, qui s’est interrompu pour toi, nous rend plus proche l’un de l’autre à mesure qu’il passe. Et, du même coup, il nous éloigne ; ce qui démontre au moins une chose : l’absurdité de la mort.
Oui, la mort est absurde…Ou alors, c’est la vie.
Oui, c’est certainement la vie puisqu’il lui faut des ans et des ans pour qu’elle atteigne son but stupide : enfermer une statue dans une caisse et une âme dans notre mémoire.
Depuis le 8 novembre, bobine après bobine, je débobine le fil de notre vie : c’est long pour un film puisqu’il dure un demi-siècle mais, quand j’arrive sur le mot fin, j’aimerais le gommer pour y mettre « A suivre ».
Toutes les scènes s’y articulent avec une précision que je ne me connaissais pas, même les plus lointaines. Et aucun preneur de son, fût-il un génie, ne capterait aussi bien que moi les voix, les musiques, les bruits que j’y entends.
C’est le tramway ferraillant de la Barrasse, les sabots du mulet de François sur le chemin des Bellons, les chuchotements du petit Paul, le soir, dans notre chambre, Les exclamations rocailleuses de l’oncle Jules, les fredons de maman et de tante Rose et, encore, les sifflements discrets de Lili qui m’appelle pour aller tendre les pièges. J’entends même chanter les bartavelles du côté de Passe-temps. C’est dire si ce son-là est net et précis !
J’ai sous les yeux ton album de photos. Je le mettrai sans doute dans un coffre tant il renferme de trésors. C’est le livre de notre histoire et, cette histoire-là, je la raconterai un jour.
Mon métier m’a probablement dérangé l’esprit ou, pour le moins, il a effectué des branchements très particuliers dans mes neurones. Dès que je m’attarde une dizaine de secondes sur tes photos fanées, j’y vois les personnages se mouvoir, leur visage se colorer et j’entends tout ce qu’ils disent. Je sais sans effort ce qui s’est passé avant le cliché et se qui se passera après. Ce doit être ce mystère qu’on nomme souvenirs.
Est-ce que ce serait une faute grave si, au lieu de les garder pour nous ou pour nos intimes, j’en mettais quelques-uns sur le papier. Pour un public plus vaste ?
Est-ce que tu te sentirais pillé ?
Je dois dire que cette idée me démange depuis que ton album est tombé dans mes mains.
Ton petit Marcel, l’ermite des collines. (c’est en voyant une photo de la Bastide Neuve que je me suis revu en train de t’écrire ma lettre d’adieu à l’époque où je voulais rester là-haut).

LETTRE POST MORTEM DE JOSEPH A MARCEL

Mon Marcel,
Ça je le savais ! Dès qu’on a le dos tourné, les élèves font des bêtises !
Il a fallu que tu fouilles dans mes affaires ! Que tu y trouves mes souvenirs pour que tu fasses croire aux autres que ce sont les tiens !
Pas assez des soucis que tu m’as occasionné de mon vivant, voilà que tu vas faire rire de nous après ma mort.
Mais, c’est le diable en personne, un enfant comme toi, Marcel !
Et puis, qui veux-tu que ça intéresse ? Une famille ordinaire passe une vie ordinaire dans un lieu ordinaire. Cette famille n’a rien de passionnant. Il ne lui arrive rien, strictement rien. Souviens-toi : c’est le contraire de ta théorie sur les personnages attrayants.
Tu vas parler de nos vacances ? C’est sans intérêt : depuis 1936, tout le monde va en vacances. Tu vas parler de notre maison des Bellons ? Songe, songe, Marcel : une maison sans confort perdue à la limite de la civilisation, avec une guérite au fond d’un jardin en guise de cabinet ! Voyons, Marcel, ce n’est pas sérieux !
Tu vas parler de Garlaban, du Taoumé, de Passe-temps, des Barres de Saint-Esprit ? Tu vas en faire un paradis ? Voyons, Marcel, c’est de la caillasse sèche et dure. Ça brûle tous les deux ans. Les gens veulent de l’ombre et des parasols !
Et les cigales ? Je parie que tu vas parler des cigales ! Si tu savais combien elles ont contrarié de siestes, tes chères cigales. Et d’abord, ça fait carte postale.
Marcel, les souvenirs c’est comme les maisons : ça n’intéresse vraiment que ceux qui les ont bâtis.
Réfléchis, Marcel. Abandonne cette idée saugrenue, tu cours au fiasco.
Ton père pour l’éternité
Joseph
Post-scriptum : Comme je sais que tu ne tiendras pas compte de ce conseil, si tu parles de nous, ne cherche pas à éblouir : dis simplement ce que nous avons fait et ce que nous avons été : des gens ordinaires.

LETTRE IMAGINAIRE DE MARCEL A JOSEPH
Très cher papa,
Pour une fois, je ne mets pas deux ans pour répondre à ta lettre.
Je le fais vite car je dois te rassurer.
Contrairement à toi qui t’es tenu toute ta vie sagement à l’ombre, moi, j’ai choisi de la passer en plein soleil. Il m’en ai forcément resté un rayon dans la tête et de rayon-là m’a fait une vie bien différente de la tienne.
Un psychiatre, si j’avais l’inconscience d’en consulter un, me trouverait certainement un penchant affirmé pour la mégalomanie. C’est un défaut courant dans le monde du spectacle. Ça naît avec un succès contre lequel on n’est pas protégé. A partir de cet instant, on se sent propulsé sans qu’on puisse intervenir le moins du monde, vers quelque chose d’énorme qui ressemble à une bulle de savon : c’est la gloire.
Mes titres de gloire que sont mes pièces et mes films n’ont fait que gonfler la bulle. Quand j’étais éreinté par les critiques, ce qui aurait pu avoir un effet salutaire sur mon comportement, il y avait toujours un formidable élan populaire pour me propulser encore plus loin.
J’ai fini par y prendre goût…professionnellement.
Pour l’intimité, j’ai toujours été le fils de Joseph, l’instituteur de l’école du chemin des Chartreux. Tu n’en a jamais douté, je pense.
Mais, professionnellement, c’est autre chose.
J’ai aimé la gloire qui m’était offerte…Et j’ai vu grand. Pour les besoins de Regain, j’ai construit en dur un village en ruines sur les barres de Saint-Esprit que j’avais achetées. Tu te rends compte : un village neuf en ruines. D’ailleurs, j’avais acheté tout le coin pour y établir la cité du cinéma, une sorte d’Hollywood français.
Sans la guerre, je l’aurais faite, cette cité du 7e art !
Après, j’ai voulu y faire une ville, une vraie ville avec tout dce qu’il faut pour vivre heureux. Un jour, j’en avais officiellement informé les élus de la région, ceux d’Allauch en particulier. J’ai acheté le château de la Buzine que tu connais bien et tout le parc qui l’entoure.
J’aurais acheté Aubagne !
Si ce n’est pas de la mégalomanie !
Tiens ; j’ai sous les yeux une preuve de ce que je te dis. C’est le brouillon de ma lettre au maire d’Allauch :
« Monsieur le maire,
J’ai l’honneur de vous soumettre la proposition suivante :
Né à Aubagne, élevé à la Treille, j’ai toujours aimé, depuis ma petite enfance, le désert parfumé qui s’étend entre Allauch et Aubagne, et j’ai regretté que ces collines fussent un désert.
Dès que j’ai eu quelque argent, j’ai acheté, sans aucun motif de lucre, des parcelles de terrains qui ne portaient aucune culture, mais beaucoup de poésie.
Plus tard, j’ai tourné dans ces collines trois films : Jofroi, Angèle et Regain pour lequel j’ai bâti un village, mais, par malheur, un village en ruines.
Je voudrais maintenant, en souvenir de mon enfance et pour honorer la mémoire de mon frère Paul Pagnol, mort à 34 ans, et qui fut le dernier chevrier des collines d’Allauch, y construire non plus un village mort, mais une ville vivante.
J’ai eu l’honneur de soumettre, il y a plus d’un an, une proposition d’achat de plusieurs parcelles communales au conseil municipal d’Allauch. Monsieur le receveur des domaines, consulté, eut la bonté de me rendre visite et fixa le prix de ces parcelles situées entre le vallon des Escaouprès et le chemin d’Allauch à Garlaban, à 85 000 francs.
J’acceptai ce prix mais je ne reçus jamais l’acceptation du conseil municipal d’Allauch.
Je vous demande aujourd’hui, monsieur le maire, si mon offre est toujours intéressante pour la ville d’Allauch, et quelle suite vous avez l’intention de lui donner. En ce qui me concerne, mes intentions n’ont pas changé.
Je vous prie de croire, monsieur le maire, à mon très grand amour pour nos collines, et à mon profond respect.
Marcel Pagnol »
Ça, c’était en 42.
Si c’est la preuve de ma mégalomanie, c’est aussi la preuve que je ne renie rien de mes racines, de ma famille, de mon pays.
Et si j’écris un jour mes souvenirs, la meilleur part leur sera réservée.
Ce ne sera qu’un témoignage sur une époque disparue et une petit chanson de piété filiale qui passera peut-être pour une grande nouveauté.
Si je les écris, ce sera seulement pour me faire plaisir. Je sourirai par moments, par moments, j’aurai la gorge nouée, le cœur gros, les yeux pleins de larmes comme chaque fois que les promenades anciennes nous font rencontrer de chers fantômes.
Je t’embrasse tendrement.
Ton fils pour l’éternité
Marcel.

On revient dans la cour d’école dont, seules, les façades sont éclairées.
On entend des élèves qui lisent ou récitent.
Le projecteur s’arrête sur une fenêtre et l’on entend plus distinctement.
«La Communauté Européenne a pour but la mise en place de politiques communes et la suppression des frontières…La France et l’Allemagne figurent parmi les pays les plus importants de la communauté Européenne… »
Le projecteur s’arrête sur une autre fenêtre et l’on entend un enfant qui récite :
« Lili savait tout : le temps qu’il ferait, les sources cachées,les ravins où l’on trouve des champignons, des salades sauvages, des pins-amandiers, des prunelles, des arbousiers ; il connaissait, au fond d’un hallier, quelques pieds de vigne qui avaient échappé au phylloxéra, et qui mûrissaient dans le solitude des grappes aigrelettes mais délicieuses.
Avec un roseau, il faisait une flûte à trois trous. Il prenait une branche bien sèche de clématite, il en coupait un morceau entre des nœuds et, grâce aux mille canaux invisibles qui suivaient le fil du bois, on pouvait la fumer comme un cigare.
Il me présenta au vieux jujubier de la Pondrane, au sorbier du Gour de Roubaud, aux quatre figuiers de Précatory, aux arbousiers de la Garette puis, au sommet de la Tête-Rouge, il me montra la Chantepierre.
C’était, juste au bord de la barre, une petite chandelle de roche percée de trous et de canaux. Toute seule, dans le silence ensoleillé, elle chantait selon les vents.
Etendus sur le ventre dans la baouco et le thym, chacun d’un côté de la pierre, nous la serrions dans nos bras et, l’oreille collée à la roche polie, nous l’écoutions, les yeux fermés.
Un petit mistral la faisait rire ; mais s’il se mettait en colère, elle miaulait comme un chat perdu. Elle n’aimait pas le vent de la pluie qu’elle annonçait par des soupirs, puis des murmures d’inquiétude. Ensuite, un vieux cor de chasse très triste sonnait longtemps au fond d’une forêt mouillée.
Lorsque soufflait le vent des Demoiselles, alors c’était vraiment de la musique. On entendait des chœurs de dames habillées comme des marquises, qui se faisaient des révérences. Ensuite, une flûte de verre, une flûte fine et pointue accompagnait, là-haut, dans les nuages, le voix d’une petite fille qui chantait au bord d’un ruisseau.
Mon cher Lili ne voyait rien et, quand la petite fille chantait, il croyait que c’était une grive ou, quelquefois, un ortolan. Mais ce n’était pas de sa faute si son oreille était aveugle, et je l’admirais toujours autant. »
Le projecteur passe à une autre fenêtre et l’on entend :
« Il était bien joli, ce chemin de Provence. Il se promenait entre deux murs de pierres cuites pas le soleil au bord desquels se penchaient vers nous de larges feuilles de figuiers,des buissons de clématites et des oliviers centenaires.
Au pied des murs, une bordure d’herbes folles et de ronces prouvait que le zèle du cantonnier était moins large que le chemin. J’entendais chanter des cigales et, sur le mur couleur de miel des larmeuses immobiles, la bouche ouverte, buvaient le soleil. C’étaient de petits lézards gris qui avaient le brillant de la plombagine. Paul leur fit aussitôt la chasse, mais il ne rapporta que des queues frétillantes. »
Des enfants rient.


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