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 LE CHEMIN DE BARBARAS (suite 10)

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Leo REYRE
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MessageSujet: LE CHEMIN DE BARBARAS (suite 10)   Lun 12 Avr - 12:32

LE JOUR OU ANTOINE REVINT A LA BERGERIE


Dans la nuit du 2 au 3 Prairial, Antoine s’échappa de la ville et courut à la bergerie.
Besson avait trouvé un jeune berger pour remplacer Baptiste. Il se nommait Alphonse et n’avait qu’une passion : les insectes. Il en avait des régiments piqués dans le portail avec de longues épines de jujubier.
Besson lui avait demandé de s’occuper des oiseaux de Baptiste. Il le faisait par obéissance mais sans plaisir.
Antoine passa par le fenestron (petite fenêtre) de la chambre aux oiseaux pour pénétrer dans la bergerie. Il marcha sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller les appelants et colla son oreille à la porte. Nul ronflement, nul piétinement sur la litière. Il poussa la porte et risqua un regard plein d’effroi dans le bercail. Il était désert.
Dans la journée, Alphonse avait conduit le troupeau à la ferme de Besson pour la tonte. C’était trop tôt dans la saison mais, comme il voulait renouveler ses bêtes, il ne voulait pas perdre le profit de la laine avant la vente.
Alors, Antoine, en s’aidant d’une branche, débarra le portail fermé de l’extérieur. Il apporta toutes les cages sous le porche et, dans le jour naissant, il les ouvrit une à une.
Effarés, les oiseaux hésitèrent un peu puis ils s’envolèrent vers la liberté.
« Baptiste aurait fait comme moi. Les oiseaux sont beaux mais ils sont encore plus beaux quand ils sont libres. »
Antoine pleurait en silence.
Le dernier était un pinson royal, sans doute celui qu’ils avaient capturé ensemble. Il le prit et le tint dans ses mains jointes. Il lui baisa le bec puis, lentement, écarta ses doigts. L’oiseau prit aussitôt son envol. Antoine le suivit des yeux dans le ciel bleuissant.
Lorsqu’il eut accompli sa mission, il escalada l’échelle jusqu’au replan où il s’était caché le jour des brigands.
Il entreprit de fouiller le tas de foin à la manière des blaireaux qui creusent leur terrier : il repoussait derrière lui avec ses pieds les touffes qu’il arrachait devant lui avec ses mains.
« Il m’avait pourtant dit qu’il le mettait toujours là. Il m’aurait pas engarcé (trompé) tout de même. Il me le faut. »
Ses doigts frôlèrent une forme longue et s’y crispèrent dessus.
« Ça y est, je l’ai. »
C’était le bâton de Baptiste, une longue canne de micocoulier gainée de cuir jusqu’à un empan de la pointe.
« C’est la canne des miracles, lui avait confié Baptiste. Je la mets toujours là, sous le fourrage. Je ne m’en sers jamais parce que, moi, je n’ai pas besoin de miracles pour vivre.
Un jour, elle sera à toi. Ce sera ton héritage. Si j’avais eu un fils, elle aurait été pour lui. Toi, tu es un peu comme le petit que je n’ai pas eu. »
Antoine, assis sur le bord du replan, les jambes pendantes, fit glisser ses doigts sur le cuir comme une caresse. Puis, il la dressa. Elle était plus grande que lui et lui parut étrangement lourde. Il la tint pointée sur le portail, les deux mains serrées sur le pommeau qui représentait une tête de chien.
« Baptiste, ceux qui ont passé ce portail seront punis. J’en fais le serment. »
Il descendit, laissa le portail béant, éparpilla les cages vides à coups de pied et s’en retourna chez lui. Par moment, il prenait la canne à bout de bras et la faisait tournoyer devant lui.
Il la pendit à une poutre au-dessus de sa paillasse. Couché sur le dos, les mains jointes sous la nuque, il considéra avec émotion son précieux héritage.
« Bâton, puisque tu fais des miracles, rends-moi Baptiste et Bajèu. »
Il ferma les yeux. Alors des images terribles lui apparurent. Il revit Baptiste tenu par les épaules par deux démons tandis que deux autres lui tenaient les chevilles. Il revit cet homme affreux qui tenait le marque-bête rougi au feu et qui l’appliquait sous les pieds du malheureux berger.
Il entendait ses gémissements et sentait l’odeur acre de corne brûlée qui montait jusqu’à lui.
Enseveli sous le foin, invisible, pétrifié, il assistait au martyre de son ami.
Ce qu’il revit surtout, c’est ce regard dilaté tendu vers lui au dernier moment de sa vie.
Pourquoi était-il revenu vers Baptiste au lieu de fuir vers Fontaurelle ? C’est sa course échevelée qui avait conduit les brigands jusqu’à la bergerie.
Lorsqu’il était revenu, le lendemain après-midi, le jas était vide. Il avait attendu Baptiste jusqu’à avoir peur du silence. Alors, il s’était réfugié dans le foin. La tiédeur et la fragrance des herbages avaient eu raison de sa résistance.
Les aboiements de Bajèu l’avaient réveillé. Ce n’était pas comme d’habitude lorsqu’il rameutait les bêtes. Il s’excitait au portail et le mordait comme si un renard se trouvait derrière.
Baptiste avait saisi sa faux et s’était adossé au mur. Il n’avait pas eu le temps de se défendre. Plusieurs hommes armés de pistolets et de sabres avaient fait irruption et l’avait plaqué au sol.
« Les bois ne valent rien pour les troupeaux, cria l’un d’eux qui devait être le chef. Un pâtre dans les bois, c’est un espion. Au nom de qui ? Qui te paye ? Parle !
-Je ne quitte jamais mon troupeau.
-Tu mens. Hier, tu étais là-haut. Mon compagnon t’a vu. »
Un homme s’était avancé. Antoine avait reconnu celui qui avait provoqué sa panique chez les charbonniers.
-S’il m’a vu, c’est qu’il est venu au pré de Besson, celui qui fait l’angle au gué du Riousset. J’y suis resté tout le jour.
-Tu mens. Nous t’avons suivi.
-Ça dépasse l’entendement. Je vous dis que je n’ai pas quitté mon troupeau. Deux voyageurs m’ont demandé leur route et les deux gendarmes qui font leur tournée tous les jours m’ont salué.
-Et tu voudrais que nous allions vérifier ?
-Dieu me foudroie si je mens.
-Laisse Dieu à son sommeil. Parle. Sais-tu qui nous sommes ?
-Je ne vous ai jamais vus.
- Moi, je crois le contraire. C’est Sorri qui te paye ?
-Je ne sais pas qui c’est.
-Arrête de te moquer de nous. Puisque tu ne nous connais pas, tu vas apprendre à nous connaître. Parle.
-Je ne vous ai jamais vus.
-Maintenant si, tu nous a vus. Parle. »
Un homme avait tiré une agnelle par les pattes et l’avait maintenu entre ses jambes. Comme le berger refusait obstinément de parler, le brigand avait pris son coutelas et avait égorgé la bête.
Baptiste avait tenté de se dégager.
« Tu vas peut-être parler maintenant ? Qui te paye ?
-Besson. Il me paye parce que je garde ses bêtes. Je n’ai rien à moi. Je ne suis qu’un pâtre. »
On avait tiré une autre agnelle. On l’avait égorgé comme la première.
-Arrêtez de vous en prendre à ces bêtes innocentes. Vous voulez que je vous dise quoi, exactement ?
-Tout ce que tu sais de nous.
-Oui, c’est vrai : je sais qui vous êtes. Vous êtes Donzet de Taulignan. J’ai connu votre père quand il était consul. C’était un homme dur mais droit. Vous, vous pillez, vous volez et vous massacrez des innocents. Vous avez vendu votre âme au diable. »
Le chef avait été troublé par cette réponse. Il était allé vers le portail et, sans se retourner avait hurlé un ordre :
« Qu’on les égorge toutes ! »
Ils s’étaient mis à plusieurs pour tenir Baptiste. Un gousset était tombé de sa ceinture. Le chef s’en était saisi et l’avait vidé sans sa main gantée.
« Trois louis d’or ? Les pâtres sont-ils tous payés en or ? Faut-il que tu fasses une besogne d’importance pour être aussi grassement payé ! De l’or à un pâtre ! Quelle dérision ! »
Sans explication, le chef était parti en disant :
« Je vous le laisse. Faites-en ce que vous voulez. »
Sans leur chef, les hommes étaient redevenus féroces. Ils avaient tout brisé. Bajèu, pendant tout ce temps n’avait cessé de tourner, de s’élancer, de reculer, de montrer les crocs. Il avait défendu son maître comme il aurait défendu le troupeau contre des loups. Malgré les coups de bottes, bouscule, meurtri, il était revenu à la charge. Il avait sauté à la gorge du balafré et ses crocs s’étaient enfoncés dans la chair. L’homme avait hurlé et avait cherché à l’étrangler. Puis il avait saisi le chien par les pattes, il l’avait fait tournoyer et l’avait envoyé de toutes ses forces contre le mur. Bajèu n’avait même pas gémi. Il s’était écroulé, la tête éclatée.
« Vermines ! Avait hurlé Baptiste. Que vos carcasses aillent aux corbeaux !
-Et la tienne aux asticots. »
Les hommes avaient ri bruyamment, bestialement. L’un des brigands avait déchiré une manche de la chemise de Baptiste et l’avait donnée au balafré qui perdait beaucoup de sang. Celui-ci l’avait enroulée autour de son cou puis il avait approché sa figure horrible de celle du pâtre.
« Trois louis, c’est bien peu. Où caches-tu ton or ? Regarde ton chien. Si tu ne me dis pas où est ton or, tu auras le même sort. »
Baptiste lui avait craché au visage. Alors, il avait saisi le fouet qui était accroché au portail et l’avait frappé avec rage.
Baptiste n’avait pas desserré les dents. On avait recommencé à lui griller les pieds. Il était resté muet sous la torture. Puis il avait perdu connaissance. Les hommes l’avaient lâché et ils avaient commencé à soulever les pierres de la cheminée.
Il était revenu à lui. Il avait saisi le marque-bête qui était encore brûlant et avait maintenu ses tortionnaires en respect. Mais le marque-bête s’était vite refroidi.
Les hommes, furieux, lui avaient passé une corde au cou. Le balafré n’arrêtait pas de tousser et de cracher du sang.
« J’espère que tu en mourras », avait encore dit Baptiste.
Alors, ils l’avaient pendu à la première poutre, devant la cheminée. Ils n’avaient cessé de ricaner jusqu’à ses derniers soubresauts.
Ils avaient pris trois agnelles et ils avaient disparu.
Par la fente d’où il avait assisté à la mise à mort de son ami, il voyait les pieds noircis de Baptiste, le mur éclaboussé de sang et Bajèu. Il ne pouvait ni bouger ni de crier.
Dans la pénombre de sa chambre, ces instants terribles lui brûlaient le cœur.
« C’est de ma faute s’il est mort. »
Des larmes douloureuses coulaient sur son visage et la culpabilité obnubilait son esprit.
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