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 LE CHEMIN DE BARBARAS (suite 6)

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Leo REYRE
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Date d'inscription : 20/01/2010
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MessageSujet: LE CHEMIN DE BARBARAS (suite 6)   Lun 12 Avr - 12:20

LE JOUR OU GUILLAUME CHASSA AVEC DONZET

« Guèiro ! Guèrio ! »
Le cri monta de la pente claire où les argéras disputaient aux genévriers les rares flaques de terre disséminées dans la rocaille.
Aussitôt, Jean-Baptiste Donzet ôta le chaperon de l’autour qu’il tenait sur le poing.
On entendit bourrir la compagnie de perdrix. Les volatiles effarés surgirent au-dessus des derniers chênes. Le rapace aux maillures métalliques prit son essor d’un bref appel des pattes. Avant qu’il fût en action de chasse, les perdrix plongèrent sur l’autre versant du plateau parmi les épiniers. L’autour prit un peu de hauteur et décrivit quelques cercles concentriques à la manière des oiseaux de haut vol.
« Ce n’est pas dans la nature des autours. Leur méthode, c’est l’attaque directe, rapide, au ras des feuillages. Celui-ci est spécial. C’est mon champion. Je l’ai affaité mieux que ne l’aurait fait un prince d’Arabie. Observe-le : il adapte sa chasse aux circonstances. Les perdrix sont sous les buissons. Regarde-le tourner. Il sait déjà où elles sont. »
Dans le ciel lumineux de ce matin de fructidor, Guillaume avait accompagné Donzet. La traque du gibier semblait être l’unique passion de ce brigand. Il devait être le dernier fauconnier de la région.
Cette pratique féodale avait disparu en même temps que l’Ancien Régime. Guillaume, dans son enfance, avait assisté à des concours qui mettaient en présence les meilleurs affaiteurs de l’Ouest. Il avait lâché les pigeons avec son voisin et il se souvenait de son émotion lorsque l’oiseau, pris de vitesse, tombait dans les ajoncs avec son agresseur.
Depuis toujours, chez les Donzet, la fauconnerie tenait lieu de religion.

Jean-Baptiste Donzet éperonna sa monture. Guillaume le suivit. Deux épagneuls apparurent à la lisière du bois. Un sifflement de leur maître et ils s’élancèrent dans le sillage des chevaux.
L’homme qui avait levé la compagnie à l’adret du plateau s’assit sur un pierrier et suivit la chasse de loin.
« Cluso ! Cluso ! Cluse ! Cluse ! »
Ce cri excita l’autour qui effectua un passage en rase-mottes. Les chiens qui rechignaient à buissonner prirent la voie. Truffe au ras du sol, queue frétillante, ils s’élancèrent sur une draille qu’un énorme buisson de prunelliers fermait en contrebas.
La chasse était relancée.
Les deux cavaliers s’arrêtèrent sous un châtaignier et attendirent. De leur promontoire, ils pouvaient voir tout le vallon. L’autour avait entamé son approche.
Soudain, les prunelliers, secoués par le passage des chiens, se figèrent. Il y eut quelques secondes d’arrêt puis le plus impatient des chiens bourra. A l’autre bout du buisson, dans un éboulis, deux puis quatre perdrix se mirent à courir. Ils ne prirent pas leur envol car l’ombre du rapace avait dû passer sur leur tête. Il en sortit trois autres. Ceux-ci, pressés par les épagneuls, s’envolèrent aussitôt. Leur envol provoqua la panique de la compagnie qui se débanda en direction du vallon.
Donzet esquissa un sourire.
« Regarde. Ça va aller très vite. »
En un éclair, le rapace fondit sur les perdrix qui, toutes ailes ouvertes, planaient au-dessus des chênes verts. Il bascula en arrière, les serres en avant et agriffa la dernière par-dessous. Ils tournoyèrent un instant et disparurent dans la végétation basse.
Donzet et Guillaume descendirent sans précipitation. Lorsqu’ils furent à quelques pas, l’esclaire reprit l’air abandonnant sur une nappe de thym la dépouille de sa victime.
« Il n’est pas familleux : Il l’a à peine touchée, » fit remarquer Donzet.
Les deux mains sur les lèvres, il rappela l’oiseau. Celui-ci était hors de vue. Etait-il dans les châtaigniers ? Attendait-il un nouvel envol de la compagnie ?
« Le sang chaud les rend fous. On peut les garder captifs toute leur vie mais ils restent sauvages jusqu’à leur mort. Ce sont de beaux exemples. »
Donzet renouvela son appel. Un cri identique lui répondit.
« Il revient. »
En effet, l’oiseau apparut bientôt mais, au lieu de se rapprocher, il reprenait de la hauteur comme s’il refusait d’obéir.
« Il fait sa mauvaise tête. »
Donzet saisit le leurre qui était accroché à sa selle et le fit tournoyer au-dessus de sa tête.
L’effet fut instantané. L’autour fondit en rondon sur la forme de cuir. Au dernier moment, inversant le battement de ses ailes, il se posa sur le poing ganté de cuir de son maître. Il y planta ses avillons encore exacerbés par le combat et remit de l’ordre dans son plumage. Donzet éventra la perdrix d’un coup de couteau et le récompensa avec ses entrailles avant de le chaperonner. Ils remontèrent sur le plateau. Les essences dansaient au-dessus des buissons. Il faisait déjà une chaleur de fournaise.
Un lièvre jaillit de l’ombre d’un cade.
« Inutile de le taquer. Ma bête est repue : elle refuserait de chasser. »
L’homme qui avait conduit les chiens les reprit.
« Fais-les boire : ils en ont besoin. »
Donzet lui tendit son autour.
« Donne-moi l’autre, fit-il en désignant le rapace qui était enfermé sous une claie d’osier, à l’ombre. »
C’était un faucon de petite taille, au pennage gris souris. Sa ligne était très pure.
« C’est un ballarin. Il est plus petit. Il est encore un peu jeune, mais il promet.
Nous allons laisser faire les chiens. Ils ne vont pas tarder à revenir : la source est juste sous ce rocher. »
Surprise par la présence des chiens, une tourterelle qui venait à la source, arrêta son piqué, se cabra, battit bruyamment des ailes et amorça une prompte remontée.
Donzet décapuchonna son ballarin. Superbe, l’oiseau prit son envol et vit aussitôt la tourterelle.
Il infléchit très légèrement son vol et fut dans son sillage avant la lisière haute. Il y eut un sifflement strident, victorieux.
« Allons-y. »
A cet instant, émergeant du bois, un grand rapace au ventre clair, s’éleva lentement dans le ciel. Ses maillures étaient parfaitement dessinées.
« Aïe ! Jean-le-blanc ! David contre Goliath ! Il doit y avoir des dégâts. »
Donzet donna des éperons mais retint son cheval aussitôt. Le ballarin venait d’apparaître à son tour. Il pourchassait l’aigle. Il le rattrapa. Il passa, plongea, remonta en poussant de petits cris aigus. Il harcela tant et si bien l’intrus que celui-ci prit le parti de fuir.
A l’appel de Donzet, il revint et se posa sur son poing. L’oiseau, très excité, balançait la tête. Ses petites pattes aux serres démesurées lacéraient le gant de cuir.
« Je suis fier de toi. J’aime ceux qui sont assez téméraires pour s’attaquer à plus fort qu’eux.
Guillaume, cherche dans la sacoche : il doit y avoir quelque chose pour lui. »
Il y avait un gésier de poule. Guillaume le tendit à l’oiseau qui l’ouvrit à coups de bec.
Les deux heures passées avait été enthousiasmantes… Deux heures pendant lesquelles Donzet avait eu un comportement amical à l’égard de son prisonnier.
Comment cet homme-là pouvait-il concilier le noir et le blanc de son âme ?
Par quelques confidences volontairement évacuées, Guillaume se faisait une idée des souffrances et des malheurs que la famille de Donzet avait endurés.
Ce n’était pas le fait des événements récents.
Persécutés comme tous les huguenots, les Donzet, pour fuir le génocide, s’étaient réfugiés dans l’immense maquis cévenol où ils s’étaient terrés dans les grottes et les avens.
L’édit de Nantes avait ramené une prospérité précaire.
Les brimades avaient repris de plus belle et les dragonnades, dans un bain de sang et d’horreur, avaient plongé à jamais la communauté dans la haine du pouvoir.
Richelieu avait fait raser toutes les places fortes huguenotes.
L’enfance de Donzet n’avait été qu’une mélopée de tous ces drames anciens portée par les récits des veillées. Lui, témoin de l’aisance de sa famille, ne comprenait pas la gravité des visages autour de lui. Il pensait qu’il s’agissait de contes moraux destinés à faire peur aux enfants et les inciter à la prudence.
Puis un jour on avait emmené son père, sa mère et ses deux sœurs. Lui, s’était caché sous des fagots.
Il ne les avait jamais revus. Etaient-ils morts ? Emprisonnés ? C’était l’époque où l’on envoyait de gré ou de force les gens pour peupler les colonies. Alors, il s’était forgé l’idée qu’ils vivaient quelque part au-delà des mers.
Il avait fui et s’était noyé dans la foule des villes. Il était devenu l’élève d’un maître voleur à Valence. Ainsi, il s’était acoquiné avec des jeunes de sa condition et, avec eux, avait descendu la pente vers la déchéance. Sur le point d’être pris, il avait dû son salut à un bateau qui partait pour l’Orient. En Egypte, où le bateau avait relâché, il avait été surpris dans l’échoppe d’un orfèvre.
Il y avait perdu sa main droite.
« C’est un rapace, pensait Guillaume. Il est noble et cruel.
Il passera sa vie à faire expier aux hommes, les fautes commises envers les siens. »
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